LA SANTÉ AVANT TOUT · Psychologie
LES AUTRES PERTES
24 sections thématiques
Le deuil est spontanément associé à la mort. Pourtant, une grande partie de notre vie psychologique est traversée par d’autres pertes : une relation qui se termine, un emploi, une capacité physique, une maison, un projet, une position sociale, une possibilité d’avenir ou encore une version de nous-mêmes que nous pensions durable.
Ces pertes peuvent provoquer tristesse, colère, peur, sentiment d’injustice, désorientation ou impression de vide sans qu’un décès soit survenu. Elles sont parfois difficiles à vivre précisément parce qu’elles bénéficient de moins de reconnaissance sociale. L’entourage comprend facilement qu’une personne souffre après la mort d’un proche ; il comprend parfois moins qu’elle puisse être profondément bouleversée par une retraite, une infertilité, une maladie chronique ou la disparition d’un projet.
Nous ne perdons pas seulement des personnes. Nous pouvons perdre une place, une possibilité, une sécurité, une identité ou l’avenir que nous avions commencé à considérer comme le nôtre.
Qu’est-ce qui a réellement été perdu ?
Un même événement peut contenir plusieurs pertes simultanées. Perdre son emploi signifie éventuellement perdre un revenu, mais également des collègues, des habitudes, un statut, un sentiment d’utilité et une certaine représentation de l’avenir.
Une séparation peut faire disparaître le partenaire, mais aussi un logement, une famille telle qu’on l’imaginait, des relations communes, des habitudes quotidiennes et des projets qui n’existeront plus sous la forme prévue.
C’est pourquoi l’intensité d’une réaction ne peut pas toujours être comprise à partir de l’événement visible. Deux personnes confrontées à une situation apparemment similaire peuvent perdre des choses psychologiquement très différentes.
Demander « qu’est-ce que cette situation représentait pour moi ? » permet souvent de comprendre pourquoi certaines pertes prennent autant de place.
La perte d’une relation sans décès
Toutes les relations ne se terminent pas par la mort. Une amitié peut disparaître, un enfant adulte peut rompre le contact, une relation familiale devenir impossible ou deux personnes autrefois très proches s’éloigner progressivement.
Ces pertes possèdent une particularité : la personne existe toujours.
Il peut donc être difficile de savoir comment penser son absence. Elle continue sa vie ailleurs tandis que la relation, elle, n’existe plus ou n’existe plus de la même manière.
L’entourage peut minimiser cette souffrance : « mais elle n’est pas morte ». C’est exact, et cette différence est fondamentale. Elle ne signifie pourtant pas que rien n’a été perdu.
Une relation peut avoir une réalité psychologique qui mérite d’être reconnue indépendamment de l’existence physique de l’autre personne.
Les relations qui ne se terminent jamais vraiment
Certaines pertes relationnelles restent ambiguës. Un parent atteint d’une maladie qui modifie profondément ses capacités est toujours présent, mais la relation peut changer considérablement. Une personne disparue dont on ignore le sort n’est ni réellement présente ni confirmée comme morte. Un proche peut être physiquement accessible mais psychologiquement devenu très distant.
Dans ces situations, l’absence de frontière claire complique l’adaptation. Il n’existe pas nécessairement de moment précis permettant de dire : « voilà quand la perte a eu lieu ».
La personne peut continuer à espérer tout en devant simultanément apprendre à vivre avec une réalité profondément modifiée.
Cette ambiguïté explique pourquoi certaines pertes restent psychologiquement ouvertes pendant longtemps sans que cela signifie automatiquement que la personne refuse la réalité.
Perdre son travail
Le chômage a déjà été abordé sous son angle spécifique, mais il illustre particulièrement bien la multiplicité des pertes.
Le travail structure les journées, fournit des relations sociales, un revenu, une identité professionnelle et parfois une grande partie du sentiment d’utilité. Sa disparition peut donc affecter plusieurs dimensions de la vie simultanément.
Lorsque l’entourage répond uniquement par des solutions pratiques — refaire le CV, chercher ailleurs, profiter du temps disponible — il peut manquer une partie de ce qui est vécu.
La recherche d’une nouvelle activité est importante, mais elle n’annule pas immédiatement la perte de l’ancienne.
Une personne peut parfaitement chercher activement un nouvel emploi tout en ayant besoin de temps pour intégrer ce qui vient de se terminer.
La retraite
La retraite est souvent attendue comme une période de liberté. Pour beaucoup, elle l’est réellement. Mais elle peut aussi produire une perte importante de structure et d’identité.
Pendant plusieurs décennies, une personne a pu répondre à la question « qui suis-je ? » en mentionnant immédiatement son métier. Elle connaissait ses compétences, ses responsabilités et sa place dans une organisation. Puis cette fonction disparaît presque du jour au lendemain.
Même lorsqu’elle a volontairement attendu la retraite, elle peut découvrir qu’elle ne sait pas encore comment organiser cette nouvelle période.
Une transition désirée peut donc contenir une perte. Être heureux de ne plus travailler et regretter certaines dimensions de sa vie professionnelle ne sont pas des sentiments incompatibles.
La maladie et la perte d’une vie antérieure
Une maladie chronique ou un handicap peuvent modifier des capacités qui semblaient jusque-là aller de soi : marcher, travailler, conduire, voyager, dormir normalement, manger certains aliments ou accomplir certaines tâches sans aide.
La personne ne perd pas nécessairement toute sa vie, mais elle peut perdre la manière dont elle la vivait auparavant.
Il est parfois difficile pour l’entourage de comprendre cette dimension lorsque la personne « va mieux » au sens médical ou lorsque son état s’est stabilisé. La stabilisation ne signifie pas nécessairement le retour à la vie précédente.
L’adaptation demande alors de construire une vie avec la réalité actuelle sans exiger que la personne prétende n’avoir rien perdu.
Perdre une capacité sans perdre sa valeur
Les capacités participent fortement à notre identité. Celui qui a toujours été autonome peut vivre très difficilement le besoin d’aide. Celui qui se définissait par ses capacités physiques peut être bouleversé par leur diminution.
Une perte fonctionnelle risque alors de devenir une conclusion identitaire : « je ne peux plus faire cela, donc je ne suis plus celui que j’étais » ou même « je ne vaux plus rien ».
Une partie du travail psychologique consiste à reconnaître honnêtement la perte sans laisser celle-ci définir la totalité de la personne.
Dire qu’une capacité n’est pas toute notre valeur ne signifie pas que sa disparition serait insignifiante. Les deux réalités peuvent coexister : cette perte compte énormément, et notre personne reste plus vaste que ce que nous avons perdu.
Le vieillissement et les pertes progressives
Certaines pertes ne surviennent pas brutalement. Elles s’installent lentement.
Avec l’âge peuvent apparaître des modifications de l’endurance, de l’apparence, des capacités physiques, de la vie professionnelle ou du réseau relationnel. Certaines personnes doivent également faire face à la disparition progressive de proches de leur génération.
Parce que ces changements sont considérés comme « normaux », leur dimension émotionnelle peut être sous-estimée.
Normal ne signifie pas indolore.
Vieillir peut également apporter liberté, expérience, nouvelles priorités et satisfaction. Reconnaître les pertes n’oblige pas à présenter le vieillissement uniquement comme un déclin. Il s’agit plutôt d’accepter que gains et pertes puissent accompagner la même période de vie.
Perdre un lieu
Une maison n’est pas uniquement un bâtiment. Elle peut contenir des souvenirs, représenter une sécurité, une appartenance ou une continuité familiale.
La vendre, devoir la quitter après une séparation, une difficulté financière ou une catastrophe peut donc provoquer une réaction beaucoup plus profonde que ne le suggère sa valeur matérielle.
Il en va de même pour un quartier, une ville ou un pays.
Lors d’un déménagement volontaire, la personne peut être heureuse de ce qui l’attend et éprouver néanmoins une véritable tristesse en quittant certains lieux. Une nouvelle vie n’efface pas immédiatement celle qui s’achève.
Migration et déracinement
Changer de pays peut ouvrir de nouvelles possibilités tout en entraînant une série de pertes parfois invisibles : langue familière, codes sociaux, proximité familiale, statut professionnel, habitudes culturelles, paysages, nourriture, références communes.
Même lorsque la migration a été choisie, l’adaptation ne consiste pas nécessairement à remplacer une identité par une autre.
La personne peut construire progressivement plusieurs appartenances et continuer à ressentir un manque pour certains aspects du pays quitté.
La nostalgie ne signifie pas nécessairement que la décision de partir était mauvaise. Nous pouvons regretter quelque chose sans souhaiter réellement revenir à la situation antérieure.
La perte d’un projet
Nous pouvons souffrir de quelque chose qui n’a jamais existé.
Un projet professionnel abandonné, une entreprise qui échoue, un mariage imaginé qui n’aura pas lieu ou une vie rêvée dans un autre endroit peuvent représenter des années d’investissement psychologique.
La perte ne porte donc pas sur un souvenir mais sur un futur.
Cela explique certaines réactions que l’entourage juge disproportionnées : « mais tu n’avais même pas encore commencé ». Psychologiquement, la personne avait parfois déjà construit une partie de son avenir autour de cette possibilité.
Lorsque le projet disparaît, elle doit non seulement renoncer à l’objectif mais réorganiser la représentation de ce qui vient ensuite.
L’enfant qui n’est pas venu
Le désir d’enfant peut lui aussi contenir une représentation très élaborée de l’avenir. Une infertilité, l’impossibilité médicale de mener une grossesse, l’échec d’un parcours de procréation ou la fin de la période où une grossesse reste possible peuvent donc provoquer une perte profonde.
Il n’existe pas nécessairement de personne connue à pleurer, mais il existe parfois une place psychologique déjà créée.
Les phrases destinées à consoler — « tu peux avoir une belle vie autrement », « vous pourriez adopter », « au moins vous êtes libres » — peuvent être prématurées lorsqu’elles cherchent à remplacer immédiatement ce qui vient d’être perdu.
Construire un autre avenir devient possible pour beaucoup de personnes. Cela ne nécessite pas de nier l’importance de celui qui avait d’abord été imaginé.
Les possibilités qui se ferment
Certaines pertes apparaissent simplement parce que le temps passe.
À vingt ans, de nombreux chemins semblent encore ouverts. Plus tard, certaines décisions prises, contraintes ou événements rendent certaines possibilités beaucoup moins réalistes ou définitivement impossibles.
Nous pouvons alors éprouver une forme de regret pour des vies que nous n’avons jamais vécues.
Ce phénomène ne signifie pas nécessairement que notre vie actuelle est mauvaise. Une décision peut avoir été la bonne et avoir malgré tout fermé une autre porte intéressante.
Choisir implique presque toujours de renoncer à quelque chose. Une vie ne peut pas contenir toutes les vies possibles.
Perdre une croyance
Nous pouvons également perdre une conviction importante sur nous-mêmes, sur une personne ou sur le monde.
Découvrir une trahison peut faire perdre l’image que nous avions d’une relation. Apprendre une vérité familiale peut modifier notre compréhension du passé. Une expérience importante peut remettre en question une conviction philosophique, morale ou spirituelle.
Ce type de perte est difficile à observer de l’extérieur parce qu’aucun objet n’a disparu. Pourtant, une structure mentale qui organisait notre réalité peut s’effondrer.
La personne doit alors reconstruire du sens, parfois sans pouvoir revenir à la certitude antérieure.
Perdre une identité
Certaines pertes touchent directement la définition de soi.
Ne plus être l’épouse de quelqu’un, ne plus exercer son métier, ne plus pouvoir pratiquer l’activité autour de laquelle sa vie était organisée ou ne plus occuper une fonction familiale peut provoquer la question : « qui suis-je maintenant ? »
Nous avons vu dans le chapitre consacré à l’image de soi que l’identité s’appuie sur plusieurs rôles. Plus un seul rôle occupait toute la place, plus sa disparition risque de produire un vide important.
La reconstruction ne demande pas forcément d’oublier l’identité ancienne. Elle consiste à lui trouver une nouvelle place dans une histoire qui continue.
Les pertes choisies
Nous pouvons être à l’origine d’une perte et en souffrir malgré tout.
Quitter volontairement un emploi, mettre fin à une relation ou déménager ne supprime pas l’attachement à ce que nous abandonnons.
Cette réalité surprend parfois : « puisque c’est moi qui ai décidé, je ne devrais pas être triste ».
Mais décider qu’une situation doit se terminer ne signifie pas que tout ce qu’elle contenait était mauvais. Une relation peut être devenue impossible tout en ayant compté profondément. Un métier peut devoir être quitté tout en restant aimé.
La douleur n’est donc pas toujours la preuve que la décision était mauvaise.
Les pertes nécessaires
Certaines évolutions exigent de laisser quelque chose derrière soi.
Grandir suppose de perdre progressivement certaines formes de dépendance. Devenir parent transforme une partie de la vie antérieure. Construire un couple implique certains renoncements. Une reconversion professionnelle ferme une trajectoire pour en ouvrir une autre.
Nous parlons facilement de ce qui est gagné parce que cela correspond au mouvement souhaité. Pourtant, même un changement positif peut contenir une dimension de perte.
Reconnaître cette ambivalence permet parfois de mieux comprendre pourquoi une transition heureuse peut être accompagnée de tristesse.
Quand l’entourage ne reconnaît pas la perte
Certaines souffrances sont socialement peu reconnues. La personne reçoit rapidement des messages lui demandant de relativiser : « ce n’était qu’un travail », « tu trouveras quelqu’un d’autre », « ce n’est qu’une maison », « au moins personne n’est mort ».
Ces phrases cherchent souvent à consoler en comparant la situation à quelque chose de pire.
Mais la comparaison ne supprime pas la réalité psychologique de la perte.
Reconnaître une souffrance ne signifie pas affirmer que toutes les pertes sont équivalentes. La mort d’un proche possède évidemment des caractéristiques particulières. Il est simplement possible de reconnaître la douleur d’une autre perte sans avoir besoin de l’inscrire dans un classement.
Il n’existe pas de calendrier universel
Comme pour le deuil, l’adaptation aux autres pertes ne suit pas nécessairement une série d’étapes fixes.
Certaines personnes réorganisent rapidement leur vie. D’autres ont besoin de beaucoup plus de temps. La signification de la perte, les ressources disponibles, les autres difficultés présentes et les conséquences concrètes influencent largement le processus.
Il peut également exister des retours émotionnels. Une personne semble avoir tourné la page puis ressent soudainement la perte à l’occasion d’une date, d’un lieu ou d’un événement qui rappelle ce qui aurait dû se produire.
Ces mouvements ne signifient pas nécessairement que tout le chemin accompli a été annulé.
Accepter n’est pas approuver
L’acceptation est parfois comprise comme une obligation d’être finalement en paix avec ce qui s’est produit.
Psychologiquement, accepter signifie plutôt reconnaître suffisamment la réalité pour pouvoir vivre à partir d’elle.
Une personne peut accepter qu’une maladie ait changé sa vie tout en continuant à trouver cette situation profondément injuste. Elle peut accepter qu’une relation soit terminée sans considérer que cette fin était souhaitable.
Accepter une réalité n’est pas déclarer qu’elle est bonne. C’est cesser d’exiger qu’elle soit différente avant de pouvoir continuer à vivre.
Ce qui reste
Lorsqu’une perte occupe toute l’attention, ce qui demeure peut momentanément devenir invisible.
La question « qu’est-ce qui reste ? » ne doit pas être utilisée trop tôt comme une injonction à positiver. Elle peut cependant devenir importante lorsque la personne commence à reconstruire.
Après la perte d’un emploi restent des compétences et une histoire professionnelle. Après la disparition d’une capacité peuvent rester d’autres formes d’autonomie. Après la fin d’un projet restent parfois les connaissances acquises en essayant de le construire.
Ce qui reste ne remplace pas ce qui a été perdu. Il constitue simplement le matériau disponible pour la suite.
Construire sans remplacer
Après une perte importante, l’idée de « remplacer » peut être particulièrement maladroite.
Un nouvel emploi n’efface pas automatiquement ce que représentait l’ancien. Une nouvelle relation ne remplace pas une ancienne relation comme on change un objet. Un nouveau projet ne rend pas inutile celui qui a échoué.
La reconstruction psychologique fonctionne rarement par substitution parfaite.
Nous intégrons plutôt ce qui a été vécu dans une histoire plus large, puis nous construisons autre chose à côté, après ou à partir de cette expérience.
Continuer n’exige donc pas nécessairement d’effacer.
Quand demander de l’aide ?
La souffrance liée à une perte n’est pas, en elle-même, un trouble psychologique. Une période de tristesse, de désorientation ou de difficulté à se projeter peut être une réaction compréhensible à un bouleversement réel.
Un accompagnement peut toutefois être utile lorsque la souffrance reste très intense, lorsque le fonctionnement quotidien est durablement perturbé, lorsque plusieurs pertes se sont accumulées ou lorsque la personne ne parvient plus à envisager aucune possibilité de vie au-delà de ce qui a disparu.
Il peut également être pertinent lorsque la perte réactive des difficultés plus anciennes ou s’accompagne d’autres symptômes psychologiques importants.
Les méthodes utilisées pour accompagner ces situations seront développées dans la partie Psychothérapie.
À retenir
Toutes les pertes ne sont pas des deuils au sens du décès d’une personne, mais beaucoup exigent néanmoins un véritable travail d’adaptation psychologique.
Nous pouvons perdre une relation, un travail, une capacité, un lieu, une identité, un projet, une sécurité ou un avenir imaginé. Certaines de ces pertes sont visibles ; d’autres ne le sont presque pas.
Leur importance ne se mesure pas uniquement à ce que les autres peuvent observer. Elle dépend aussi de la place que ce qui a disparu occupait dans notre vie.
Reconstruire ne signifie ni remplacer ni prétendre que rien n’a été perdu. Il s’agit de reconnaître ce qui ne reviendra pas sous la même forme, de comprendre ce que cette perte a changé et, progressivement, de découvrir ce qui peut encore être construit à partir de la vie qui reste.
Aucun résultat pour cette recherche. Essaie un autre mot.
Contenu d’information générale. Les techniques de soin et leurs indications demandent une évaluation adaptée à la situation.