LA SANTÉ AVANT TOUT · Psychologie
HARCÈLEMENT AU TRAVAIL
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Le harcèlement au travail possède une particularité importante : il se produit dans un environnement dont la personne dépend souvent matériellement. Quitter un groupe d’amis est parfois difficile ; quitter son emploi peut signifier perdre son revenu, fragiliser sa carrière ou bouleverser toute l’organisation familiale. Cette dépendance donne aux comportements hostiles une portée particulière.
Le travail comporte pourtant naturellement des tensions. Un responsable peut formuler une critique, un collègue peut être désagréable, une décision peut être injuste et une période professionnelle peut devenir extrêmement difficile sans que toute situation pénible constitue automatiquement du harcèlement.
La distinction est essentielle, précisément pour pouvoir reconnaître les situations dans lesquelles une dynamique destructrice s’installe réellement.
Le harcèlement professionnel ne se définit pas simplement par le fait de souffrir au travail. Il faut regarder les comportements, leur répétition ou leur inscription dans une dynamique, le contexte de pouvoir et leurs effets sur les conditions dans lesquelles la personne peut continuer à travailler.
Un conflit professionnel n’est pas nécessairement du harcèlement
Deux collègues peuvent être en désaccord depuis des mois. Un salarié peut contester les décisions de son responsable. Une équipe peut traverser une période de forte tension. Ces situations peuvent devenir très pénibles sans relever nécessairement de la même dynamique.
Dans un conflit, les personnes s’opposent généralement autour d’un objet identifiable : organisation, décision, méthode, responsabilité ou relation. Le harcèlement tend davantage à déplacer le problème vers la personne elle-même. Il ne s’agit plus seulement de contester son travail, mais de la fragiliser, de l’isoler, de la discréditer ou de rendre progressivement sa position difficilement tenable.
La frontière peut néanmoins être complexe. C’est pourquoi l’analyse doit s’appuyer sur des faits et sur leur évolution plutôt que sur une seule impression.
Le pouvoir hiérarchique
Un responsable possède légitimement certains pouvoirs : organiser le travail, fixer des objectifs, contrôler leur réalisation, demander des corrections et évaluer les résultats. L’existence d’une hiérarchie n’est donc pas en elle-même une forme de harcèlement.
Le problème apparaît lorsque les moyens de l’autorité professionnelle sont utilisés pour humilier, déstabiliser, isoler ou placer systématiquement quelqu’un dans une situation impossible.
Une critique professionnelle peut être ferme sans devenir humiliante. Demander qu’un travail soit corrigé n’est pas équivalent à répéter devant toute l’équipe que son auteur est incapable.
L’autorité concerne le travail. Elle ne donne pas un droit illimité sur la personne.
Le harcèlement ne vient pas toujours du supérieur
La représentation classique oppose un responsable à son subordonné. Cette configuration existe, mais elle n’est pas la seule.
Des comportements de harcèlement peuvent provenir de collègues situés au même niveau hiérarchique. Une personne nouvellement arrivée peut être exclue par une équipe ancienne. Plusieurs salariés peuvent cibler l’un de leurs collègues.
Une dynamique peut également remonter la hiérarchie lorsqu’un responsable est systématiquement attaqué ou discrédité par certains membres de son équipe.
Le statut professionnel influence le pouvoir, mais le pouvoir relationnel peut provenir d’autres sources : ancienneté, expertise, alliances, réputation ou soutien du groupe.
Quand les actes semblent insignifiants
Certaines situations commencent par des comportements difficiles à dénoncer séparément.
On oublie régulièrement de transmettre une information à une personne. On ne l’invite plus à certaines réunions. Ses propositions sont systématiquement tournées en ridicule. On l’interrompt. On lui retire progressivement des responsabilités sans explication cohérente.
Aucun événement pris isolément ne paraît nécessairement décisif. C’est leur accumulation qui finit par modifier profondément la position de la personne.
Cette fragmentation complique souvent le récit :
« Il ne s’est rien passé d’énorme, mais tous les jours il se passe quelque chose. »
C’est précisément l’ensemble qu’il faut alors examiner.
L’isolement professionnel
Isoler quelqu’un peut prendre des formes visibles ou beaucoup plus discrètes.
La personne n’est plus consultée. Les collègues cessent de lui parler autrement que pour le strict nécessaire. Les informations circulent sans elle. Elle apprend après coup des décisions qui concernent directement son activité.
L’isolement peut devenir particulièrement déstabilisant parce qu’il prive progressivement la personne de ressources professionnelles et relationnelles. Elle travaille moins bien parce qu’elle dispose de moins d’informations, puis ses difficultés peuvent être utilisées comme preuve de son insuffisance.
Un cercle se construit alors : l’exclusion contribue aux problèmes qui serviront ensuite à justifier davantage d’exclusion.
Retirer le travail
Nous imaginons souvent la maltraitance professionnelle sous la forme d’une surcharge. Pourtant, retirer progressivement toute activité peut également devenir destructeur.
Une personne qualifiée se retrouve sans mission significative, sans responsabilités ou avec des tâches sans rapport avec ses compétences.
Elle peut finir par penser :
« On veut que je comprenne que je ne sers plus à rien. »
Toute réorganisation ou réduction de responsabilités n’est évidemment pas du harcèlement. Mais lorsque la mise à l’écart devient systématique et s’accompagne d’autres comportements de dévalorisation, elle doit être considérée dans son contexte.
Donner trop de travail
La situation inverse peut également exister : objectifs impossibles, délais incompatibles avec les moyens disponibles, accumulation de tâches ou demandes contradictoires.
Là encore, la surcharge ne prouve pas automatiquement le harcèlement. Une entreprise entière peut être mal organisée ou traverser une période exceptionnellement difficile.
Une question importante consiste à observer si les contraintes concernent l’organisation dans son ensemble ou si une personne particulière semble régulièrement placée dans une situation où l’échec devient presque inévitable.
Les injonctions contradictoires
« Prends des initiatives. »
Puis :
« Pourquoi as-tu décidé sans demander ? »
« Sois rapide. »
Puis :
« Tu n’as pas suffisamment vérifié. »
Lorsqu’aucune réponse ne peut être correcte, la personne perd progressivement ses repères.
Les contradictions organisationnelles peuvent être involontaires. Elles deviennent particulièrement problématiques lorsqu’elles se répètent et que la personne est ensuite systématiquement rendue responsable de n’avoir pas satisfait des exigences incompatibles.
Déplacer constamment les règles
Une personne pense avoir compris ce qu’on attend d’elle, mais les critères changent après coup.
Ce qui était demandé hier devient aujourd’hui une erreur. Une procédure est exigée puis reprochée. Les objectifs sont modifiés sans que cette modification soit reconnue.
La personne commence alors à travailler dans l’anticipation permanente d’un reproche impossible à prévoir.
Psychologiquement, cette instabilité peut devenir plus déstabilisante qu’une règle sévère mais claire.
Les critiques
La critique fait partie de la vie professionnelle. Aucun salarié ne peut exiger que son travail soit toujours considéré comme parfait.
Mais une critique utile porte sur quelque chose qui peut être identifié :
« Ce rapport contient plusieurs erreurs et doit être corrigé. »
La dévalorisation personnelle change de registre :
« Tu es incapable de faire quoi que ce soit correctement. »
Dans le premier cas, un travail peut être amélioré. Dans le second, la personne elle-même devient le problème.
La répétition de jugements globaux peut progressivement attaquer la confiance professionnelle.
L’humiliation devant les autres
Une remarque négative prononcée publiquement peut avoir un impact très différent de la même observation formulée dans un échange professionnel respectueux.
Certains responsables utilisent volontairement le groupe pour renforcer la pression :
« Regardez encore ce qu’elle nous a fait. »
La personne ne doit plus seulement répondre d’une erreur ; elle doit supporter une mise en scène de son insuffisance.
L’humiliation publique peut également modifier le comportement des collègues, qui apprennent progressivement qu’il est socialement acceptable de traiter cette personne différemment.
L’humour comme couverture
Des surnoms, plaisanteries ou remarques répétées peuvent être présentés comme une culture d’entreprise détendue.
« Ici, on se chambre tous. »
Une véritable plaisanterie collective suppose cependant une certaine réciprocité et la possibilité de montrer qu’une limite a été atteinte.
Lorsque la même personne constitue continuellement la cible et que son malaise devient lui-même un sujet de moquerie, l’argument de l’humour mérite d’être sérieusement interrogé.
La rumeur
Les rumeurs professionnelles peuvent attaquer aussi bien les compétences que la vie privée.
Une personne apprend que l’on dit qu’elle est instable, paresseuse, malhonnête ou favorisée par la direction. Elle doit ensuite travailler avec des collègues dont elle ignore ce qu’ils ont entendu.
Cette incertitude peut produire une hypervigilance importante. Chaque changement d’attitude devient suspect.
La rumeur possède ainsi une force particulière : même lorsqu’elle est fausse, la personne ne sait pas toujours auprès de qui elle devrait la corriger.
Discréditer le travail
Une dynamique de harcèlement peut également consister à diminuer systématiquement les contributions d’une personne.
Ses réussites sont attribuées aux autres.
Ses erreurs sont amplifiées.
Ses idées sont ignorées puis reprises plus tard par quelqu’un d’autre.
Ses compétences sont constamment remises en question.
À force, la personne peut commencer elle-même à douter de ce qu’elle sait faire, surtout lorsque la dévalorisation provient de personnes dont elle dépend professionnellement.
Le doute sur soi
L’une des conséquences les plus déstabilisantes apparaît lorsque la personne ne sait plus si son analyse est fiable.
« Peut-être que j’exagère. »
« Peut-être que je suis vraiment mauvais. »
« Tout le monde semble trouver cela normal. »
Ce doute est renforcé lorsque chaque incident peut être expliqué isolément.
La personne ne dispose pas toujours d’un événement suffisamment spectaculaire pour justifier à ses propres yeux l’intensité de son malaise.
Le gaslighting au travail
Le terme gaslighting doit être utilisé avec précision. Tout désaccord sur un événement ou tout souvenir différent ne constitue pas du gaslighting.
Il devient pertinent lorsqu’une personne cherche de manière répétée à faire douter l’autre de sa perception ou de sa mémoire, notamment en niant des faits connus, en réécrivant continuellement les échanges ou en présentant comme irrationnelle toute tentative de clarification.
Dans un contexte professionnel, conserver certains échanges écrits peut alors avoir une fonction importante : non seulement documenter les faits, mais permettre à la personne de vérifier sa propre mémoire.
L’écrit
Après des mois de confusion, les traces concrètes peuvent devenir précieuses.
Courriels, messages, instructions, modifications d’objectifs, comptes rendus ou dates d’incidents permettent de reconstituer une chronologie.
Il ne s’agit pas de passer chaque journée à constituer un dossier gigantesque. Une telle surveillance pourrait elle-même devenir épuisante.
L’objectif est plutôt de pouvoir distinguer les impressions générales des événements observables et, si nécessaire, de disposer d’éléments précis pour expliquer la situation.
Le harcèlement collectif
Parfois, la dynamique ne repose plus sur une seule personne.
Une équipe entière peut progressivement participer à l’exclusion. Certains agissent activement ; d’autres suivent le mouvement ; d’autres encore évitent la personne pour ne pas être associés à elle.
Cette situation est particulièrement difficile parce qu’elle détruit les points de comparaison. Lorsque plusieurs collègues adoptent la même attitude, la personne peut conclure :
« S’ils pensent tous cela, le problème doit forcément être moi. »
Un consensus social n’est pourtant pas toujours une preuve de vérité. Les groupes développent aussi des normes, des alliances et des phénomènes de conformité.
Le témoin
Les collègues qui assistent à la situation peuvent se sentir pris entre plusieurs risques. Intervenir peut les exposer. Se taire peut leur donner le sentiment de participer indirectement.
Tous les témoins ne disposent pas du même pouvoir.
Un salarié précaire ne peut pas nécessairement affronter une hiérarchie de la même manière qu’une personne très protégée dans l’organisation.
Il est donc préférable de réfléchir aux moyens réalistes d’action plutôt que de juger moralement chaque témoin qui n’intervient pas publiquement.
Le silence de l’équipe
Pour la personne ciblée, ce silence peut néanmoins être extrêmement douloureux.
Elle peut penser :
« Ils voient tout et personne ne dit rien. »
Parfois, les collègues ont réellement banalisé la situation. Parfois ils désapprouvent mais ont peur. Certains peuvent soutenir discrètement sans oser s’exposer.
Comprendre leurs raisons n’annule pas le sentiment d’abandon de celui qui se retrouve seul.
La peur de perdre son emploi
Cette peur constitue l’une des principales différences entre un conflit social ordinaire et une situation professionnelle.
La personne peut avoir un crédit, des enfants, peu d’offres dans son secteur ou une ancienneté importante.
Dire simplement :
« Pourquoi tu ne pars pas ? »
ignore cette réalité.
Quitter peut devenir une solution dans certaines situations, mais ce n’est pas une décision psychologiquement ou matériellement neutre.
« Pourquoi reste-t-elle ? »
La question peut être aussi injuste que lorsqu’elle est posée dans d’autres relations de domination.
La personne reste parfois parce qu’elle espère que la situation va se calmer, parce qu’elle aime son métier, parce qu’elle a besoin de son salaire ou parce qu’elle ne veut pas abandonner une carrière construite pendant vingt ans.
Elle peut également penser :
« Pourquoi serais-je celui qui doit partir alors que je n’ai rien fait ? »
Rester n’est donc pas nécessairement la preuve qu’une situation est supportable.
La peur de parler
Signaler le problème peut également sembler dangereux.
La personne craint de passer pour difficile, fragile ou conflictuelle. Elle peut redouter qu’une plainte compromette sa carrière ou qu’elle déclenche des représailles plus discrètes.
Si elle a déjà essayé d’en parler sans être entendue, le sentiment d’impuissance peut encore augmenter.
Le conseil « il suffit de signaler » sous-estime donc parfois la complexité réelle de la situation.
Quand l’organisation ne voit rien
Certains comportements se produisent uniquement lorsque les personnes susceptibles d’intervenir sont absentes.
Un responsable peut paraître irréprochable devant sa propre hiérarchie et agir très différemment avec son équipe.
À l’inverse, une direction peut sincèrement ignorer ce qui se passe entre certains collègues.
L’absence de visibilité ne prouve donc ni l’existence ni l’inexistence du harcèlement. Elle signifie qu’il faut examiner des éléments plus précis.
Quand l’organisation sait
Une autre situation apparaît lorsque plusieurs alertes existent mais qu’aucune réponse réelle n’est apportée.
La personne peut alors vivre une double atteinte : les comportements eux-mêmes et le sentiment que l’institution qui devrait garantir un cadre de travail acceptable ne la protège pas.
Cette seconde expérience peut profondément modifier son rapport au monde professionnel.
Elle ne se sent plus seulement menacée par une personne ; elle perd confiance dans le système censé réguler la situation.
La mise à l’écart après un signalement
Une personne peut parfois constater qu’après avoir parlé, ses collègues deviennent plus distants ou qu’elle est désormais perçue comme celle qui « crée des problèmes ».
Cette réaction peut renforcer la solitude.
Le groupe préfère parfois préserver son équilibre plutôt que reconnaître qu’un problème existait. Celui qui nomme la difficulté devient alors plus dérangeant que la difficulté elle-même.
Ce mécanisme n’est pas spécifique au travail, mais les enjeux professionnels peuvent lui donner une force particulière.
Le harcèlement discriminatoire
Les comportements hostiles peuvent être liés à l’âge, au sexe, au handicap, aux origines, à la religion, à l’orientation sexuelle ou à d’autres caractéristiques personnelles.
La personne subit alors non seulement une attaque individuelle, mais le message qu’une partie de ce qu’elle est n’aurait pas sa place dans l’environnement professionnel.
Cette dimension peut renforcer les conséquences psychologiques et nécessite d’être prise en compte dans l’analyse de la situation.
Le harcèlement sexuel
Les comportements sexuels ou sexistes imposés dans le contexte professionnel constituent une problématique spécifique et ne doivent pas être réduits à de la séduction maladroite ou à un simple conflit relationnel.
Le pouvoir hiérarchique, la dépendance professionnelle et la peur des conséquences peuvent rendre particulièrement difficile l’expression d’un refus ou le signalement.
Sur le plan psychologique, une personne peut également se demander si elle a suffisamment clairement refusé ou si elle a involontairement « encouragé » la situation.
La responsabilité d’un comportement imposé n’est pourtant pas transférée à celui ou celle qui le subit parce qu’il ou elle n’a pas réagi de la manière idéale imaginée après coup.
Les conséquences sur le travail
Le paradoxe est cruel : une personne compétente peut progressivement commencer à commettre davantage d’erreurs précisément parce qu’elle travaille sous pression constante.
Elle relit dix fois un message avant de l’envoyer.
Elle hésite sur des décisions autrefois faciles.
Elle anticipe les reproches.
Une partie de son attention n’est plus consacrée à la tâche mais à la surveillance du danger relationnel.
Ses performances peuvent réellement diminuer, ce qui peut ensuite être utilisé pour confirmer le discours selon lequel elle serait devenue moins compétente.
Hypervigilance
La personne commence à analyser chaque regard, chaque courriel et chaque changement de ton.
Qui est en copie ?
Pourquoi cette phrase ?
Pourquoi cette réunion sans moi ?
Cette vigilance n’est pas nécessairement irrationnelle lorsqu’un environnement est réellement hostile. Elle constitue une tentative de prévoir les attaques.
Le problème est qu’elle peut devenir épuisante et persister même lorsque la personne quitte ensuite cet environnement.
Le dimanche soir
Pour certaines personnes, l’angoisse commence bien avant le retour au travail.
Le week-end n’est plus entièrement un temps de récupération parce qu’une partie de l’esprit anticipe déjà le lundi.
Le sommeil peut se dégrader. Les vacances elles-mêmes peuvent être traversées par la pensée du retour.
Le travail finit ainsi par occuper psychologiquement des périodes pendant lesquelles la personne n’y est pas.
Le corps
Le stress professionnel prolongé peut s’accompagner de fatigue, troubles du sommeil, tension, difficultés de concentration ou diverses manifestations physiques.
Il est cependant important de ne pas attribuer automatiquement chaque symptôme au harcèlement. Une évaluation adaptée peut être nécessaire lorsqu’un problème de santé apparaît ou persiste.
Le fait qu’un symptôme possède une dimension liée au stress ne signifie d’ailleurs pas qu’il soit imaginaire. Le corps et le psychisme ne fonctionnent pas comme deux univers indépendants.
Estime et confiance professionnelles
Après une longue période de dévalorisation, la personne peut ne plus savoir ce qu’elle vaut professionnellement.
Elle relit d’anciennes évaluations positives avec étonnement.
« J’étais pourtant compétent avant. »
Le doute peut continuer après le départ de l’entreprise. Dans un nouvel emploi, une remarque ordinaire du responsable réactive immédiatement la peur de revivre la même situation.
La reconstruction peut donc concerner autant la confiance dans ses compétences que la confiance dans les relations professionnelles.
Burn-out et harcèlement
Les deux phénomènes peuvent se rencontrer, mais ils ne sont pas identiques.
Un épuisement professionnel peut apparaître dans une organisation sans harcèlement, notamment sous l’effet d’une surcharge chronique, d’un manque de ressources ou de conflits de valeurs.
À l’inverse, une personne harcelée peut souffrir fortement sans présenter exactement le tableau d’un burn-out.
La distinction aide à comprendre ce qui doit changer : charge de travail, organisation, relations, comportements ciblés ou plusieurs de ces dimensions simultanément.
Partir ou rester ?
Il n’existe pas de réponse universelle.
Rester peut permettre de défendre ses droits, de préserver une carrière ou de voir la situation évoluer. Partir peut devenir une manière de protéger sa santé et de sortir d’un environnement devenu destructeur.
La décision dépend de nombreux éléments : intensité de la situation, ressources disponibles, possibilités professionnelles, soutien, situation financière et capacité de l’organisation à intervenir.
Présenter le départ comme un échec peut enfermer inutilement une personne. Présenter le maintien comme une preuve de courage peut être tout aussi dangereux.
La question utile est plutôt : quelle option protège le mieux la personne et ses intérêts dans la situation réelle ?
Après le départ
Quitter l’environnement ne fait pas nécessairement disparaître immédiatement ses effets.
La personne peut continuer à vérifier excessivement son travail, craindre les critiques ou se méfier de ses nouveaux collègues.
Un nouveau responsable qui demande :
« Tu peux passer dans mon bureau ? »
peut déclencher une réaction intense parce que cette phrase était autrefois associée à une humiliation.
Le cerveau ne sépare pas toujours immédiatement l’ancien environnement du nouveau.
Ne pas laisser l’ancien environnement devenir la norme
Après une expérience prolongée, certains comportements peuvent finir par sembler normaux.
La personne accepte alors dans son nouvel emploi des attitudes qu’elle aurait autrefois considérées comme inacceptables.
À l’inverse, elle peut interpréter toute remarque comme le début d’une nouvelle persécution.
La reconstruction demande parfois de recalibrer progressivement ce qui relève d’un désaccord professionnel normal et ce qui constitue réellement une atteinte aux limites.
Le sentiment d’échec
Quitter un poste aimé ou une entreprise dans laquelle on avait investi des années peut être vécu comme une défaite.
« Ils ont gagné. »
Mais une carrière ne se résume pas à la capacité de rester coûte que coûte dans un environnement.
Protéger sa santé, reconstruire ailleurs ou choisir une autre voie peut constituer une décision stratégique plutôt qu’une capitulation.
Il n’est pas nécessaire de rester sur un terrain destructeur uniquement pour prouver que l’on est assez fort pour y survivre.
La revanche
Après avoir quitté la situation, la personne peut souhaiter que ceux qui l’ont maltraitée soient reconnus ou sanctionnés. Ce désir peut être parfaitement compréhensible.
Mais lorsque toute la reconstruction dépend d’une reconnaissance extérieure qui ne vient jamais, le harcèlement continue indirectement à organiser la vie de la personne.
Chercher réparation et reconstruire sa vie ne sont pas incompatibles. Il peut cependant être important que l’avenir ne reste pas entièrement suspendu à la décision d’une institution ou au changement de comportement de ceux qui ont fait du mal.
Retrouver une identité professionnelle
Le harcèlement peut réduire progressivement une personne à la place qu’on lui a attribuée :
« celle qui pose problème »
« l’incompétent »
« la personne difficile ».
Sortir de cette identité demande parfois de retrouver les preuves concrètes de son parcours : compétences acquises, projets réalisés, relations professionnelles positives et réussites antérieures.
Un environnement peut modifier profondément la perception qu’une personne a d’elle-même sans pour autant fournir une mesure objective de sa valeur professionnelle.
Que peut faire l’entourage ?
Les proches peuvent écouter sans immédiatement imposer une décision.
Dire :
« Démissionne demain »
peut être aussi peu utile que :
« Supporte encore, tu as un bon salaire. »
La personne possède des contraintes que l’entourage ne voit pas toujours entièrement.
L’aider à clarifier les faits, les options, les ressources et les conséquences possibles peut être plus utile que décider à sa place.
Cadre psychologique et cadre juridique
Le harcèlement au travail possède également une dimension juridique et institutionnelle qui varie selon les pays et les situations. La psychologie peut aider à comprendre les mécanismes, les effets et les réactions, mais elle ne détermine pas à elle seule si les critères juridiques d’une qualification sont remplis.
Cette distinction est importante : une situation peut être psychologiquement destructrice sans correspondre exactement à une qualification juridique donnée, tandis que l’évaluation juridique exige des critères et des procédures spécifiques.
Lorsque des démarches sont envisagées, les interlocuteurs compétents doivent donc être consultés pour cette dimension.
Quand demander de l’aide ?
Une aide extérieure devient particulièrement importante lorsque la personne se sent enfermée dans la situation, doute continuellement de sa perception, voit son état psychologique se dégrader ou ne parvient plus à récupérer en dehors du travail.
Selon le problème, plusieurs types de ressources peuvent être nécessaires : soutien personnel, professionnel de santé, interlocuteurs compétents dans l’organisation, représentants des salariés ou conseil juridique. Ces interventions n’ont pas toutes la même fonction.
Lorsqu’il existe des menaces, des violences ou un danger immédiat, la priorité est la sécurité.
Le travail psychothérapeutique pouvant aider à reconstruire la confiance, traiter certaines conséquences traumatiques ou retrouver des limites professionnelles sera développé dans la partie Psychothérapie.
À retenir
Le harcèlement professionnel ne doit être ni banalisé ni utilisé comme étiquette pour tout désaccord au travail. Une critique, une décision désagréable ou un conflit ne suffisent pas à eux seuls à définir une dynamique de harcèlement.
Il faut observer l’ensemble : répétition, humiliations, isolement, dévalorisation, déséquilibre de pouvoir, règles impossibles, effets sur les conditions de travail et évolution de la situation.
Surtout, la souffrance prolongée peut modifier la perception que la personne possède de ses propres compétences. À force d’être traitée comme si elle était incapable, problématique ou indésirable, elle peut finir par se demander si cette description est vraie.
Elle ne l’est pas simplement parce qu’elle a été répétée.
Et sortir d’un environnement destructeur, lorsque c’est la solution choisie, ne signifie pas que ceux qui l’ont créé ont gagné. Ils auraient gagné bien davantage si la personne emportait avec elle, pour le reste de sa vie professionnelle, la définition qu’ils avaient fabriquée d’elle.
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