LA SANTÉ AVANT TOUT · Psychologie
BIAIS COGNITIFS
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Nous aimons penser que nos décisions résultent d’une analyse objective de la réalité.
Nous observons les faits, nous les examinons, puis nous arrivons logiquement à une conclusion.
C’est parfois le cas.
Mais notre cerveau doit traiter une quantité considérable d’informations avec un temps et des ressources limités. Pour fonctionner efficacement, il utilise des raccourcis, des habitudes de raisonnement et des règles approximatives.
Ces mécanismes sont souvent très utiles.
Ils peuvent aussi produire des erreurs systématiques de jugement : les biais cognitifs.
Un biais cognitif n’est donc pas simplement une erreur occasionnelle.
C’est une tendance prévisible de notre manière de traiter l’information qui peut orienter notre perception, notre mémoire, nos jugements ou nos décisions.
Et le plus délicat est probablement ceci :
nous repérons généralement beaucoup mieux les biais des autres que les nôtres.
Pourquoi notre cerveau utilise-t-il des raccourcis ?
Imaginez devoir analyser consciemment chaque information avant la moindre décision.
Quelle personne semble digne de confiance ?
Quel produit choisir ?
Cette situation est-elle dangereuse ?
Cette information est-elle importante ?
Que signifie cette réaction ?
Si chaque choix exigeait une analyse exhaustive, nous passerions une grande partie de notre vie à décider sans jamais agir.
Le cerveau utilise donc des raccourcis mentaux, souvent appelés heuristiques.
Ils permettent de décider rapidement à partir d’informations partielles.
Le problème n’est pas leur existence.
Sans eux, notre fonctionnement quotidien serait extrêmement lourd.
Le problème apparaît lorsqu’un raccourci adapté à certaines situations produit une conclusion trompeuse dans d’autres.
Le biais de confirmation
C’est l’un des biais les plus connus.
Lorsque nous croyons déjà quelque chose, nous avons tendance à remarquer, rechercher ou retenir plus facilement les informations qui confirment cette croyance.
Supposons qu’une personne pense :
« Mon collègue ne m’apprécie pas. »
Elle remarque immédiatement qu’il ne lui a pas dit bonjour.
Elle se souvient de sa remarque froide de la semaine précédente.
En revanche, elle accorde moins d’importance au moment où il lui a proposé son aide.
Chaque nouvel élément compatible avec la croyance renforce alors celle-ci.
Le danger est circulaire :
plus je crois quelque chose, plus je remarque ce qui le confirme ; plus je le remarque, plus je crois avoir raison.
Chercher ce qui pourrait nous donner tort
Lorsque nous voulons vérifier une idée, notre réflexe est souvent de chercher des preuves en sa faveur.
Une méthode plus exigeante consiste à demander :
« Qu’est-ce qui pourrait montrer que mon hypothèse est fausse ? »
Ce changement paraît minime.
Il modifie pourtant profondément le raisonnement.
Si nous cherchons uniquement ce qui confirme une idée, presque toutes les croyances peuvent finir par trouver leurs preuves.
Le biais rétrospectif
Après qu’un événement s’est produit, il peut nous sembler beaucoup plus prévisible qu’il ne l’était réellement.
« C’était évident. »
« On savait bien que cela finirait ainsi. »
Mais avant l’événement, plusieurs issues étaient souvent possibles.
Une fois que nous connaissons le résultat, notre mémoire peut reconstruire l’histoire comme si les indices avaient toujours indiqué clairement cette direction.
Le passé devient alors artificiellement évident.
Ce biais peut rendre particulièrement sévère notre jugement sur nos décisions anciennes.
Nous oublions que la personne que nous étions devait décider sans connaître la suite que nous connaissons aujourd’hui.
Le biais d’ancrage
La première information reçue peut influencer fortement les jugements suivants.
Un prix initial très élevé peut rendre le prix suivant raisonnable.
Une première estimation peut orienter toutes les estimations ultérieures.
Une première impression peut devenir le point de référence à partir duquel nous interprétons les comportements suivants.
L’ancre n’a même pas besoin d’être parfaitement pertinente pour exercer une influence.
Une fois installée, nous avons tendance à ajuster notre jugement autour d’elle plutôt qu’à repartir complètement de zéro.
L’effet de halo
Une caractéristique positive peut influencer notre perception globale d’une personne.
Quelqu’un paraît sympathique, élégant, intelligent ou charismatique.
Nous pouvons alors lui attribuer plus facilement d’autres qualités qui n’ont pourtant pas été démontrées.
À l’inverse, une caractéristique négative peut contaminer l’ensemble de notre jugement.
Une erreur devient :
« Il est incompétent. »
Une maladresse sociale :
« Elle est désagréable. »
Nous passons d’une information limitée à une conclusion beaucoup plus générale.
La première impression
Les premières impressions peuvent être utiles.
Elles permettent une évaluation rapide.
Mais elles peuvent également orienter la manière dont nous interprétons ensuite les nouvelles informations.
Si quelqu’un nous paraît immédiatement chaleureux, nous pouvons interpréter favorablement certaines ambiguïtés.
S’il nous paraît antipathique, les mêmes comportements peuvent recevoir une interprétation beaucoup plus négative.
La première impression n’est donc pas toujours fausse.
Elle est simplement incomplète.
Le danger commence lorsque nous cessons de la mettre à jour.
L’heuristique de disponibilité
Nous évaluons parfois la fréquence ou la probabilité d’un événement selon la facilité avec laquelle des exemples nous viennent à l’esprit.
Un événement spectaculaire et très médiatisé devient mentalement disponible.
Nous pouvons alors surestimer sa fréquence.
À l’inverse, un risque beaucoup plus fréquent mais moins spectaculaire peut sembler moins important simplement parce qu’il attire moins notre attention.
Notre cerveau répond parfois à :
« Quelle est la probabilité réelle ? »
comme s’il avait entendu :
« Est-ce que je me souviens facilement d’un exemple ? »
L’effet de répétition
Une affirmation entendue plusieurs fois peut progressivement devenir plus familière.
Et la familiarité peut être confondue avec la crédibilité.
Nous pouvons finir par penser :
« J’ai déjà entendu cela partout, il doit bien y avoir quelque chose de vrai. »
Mais la répétition d’une affirmation n’augmente pas automatiquement sa véracité.
Elle augmente surtout sa présence dans notre mémoire.
Dans un environnement où une même information peut être reproduite des milliers de fois, cette distinction est particulièrement importante.
L’effet de cadrage
La manière dont une information est présentée influence parfois la décision.
Un résultat présenté comme :
« 90 % de réussite »
peut produire une impression différente de :
« 10 % d’échec »,
alors que l’information statistique est identique.
Les mots dirigent notre attention vers une partie du résultat.
Cela ne signifie pas que nous sommes incapables de comprendre les chiffres.
Cela montre que notre réaction ne dépend pas seulement des données mais aussi de la manière dont elles entrent dans notre esprit.
L’aversion à la perte
Perdre quelque chose peut avoir psychologiquement davantage de poids que gagner une valeur équivalente.
La perspective de perdre 100 euros peut provoquer une réaction plus forte que la perspective d’en gagner 100.
Cette asymétrie peut influencer de nombreuses décisions.
Nous pouvons conserver une situation insatisfaisante parce que la quitter implique une perte certaine.
Un emploi.
Une relation.
Un investissement.
Une habitude.
La question devient parfois moins :
« Cette situation est-elle encore bonne pour moi ? »
que :
« Est-ce que je supporte de perdre ce que j’y ai déjà investi ? »
Le biais des coûts irrécupérables
Nous avons investi du temps, de l’argent ou de l’énergie.
Nous voulons donc continuer.
« Après tout ce que j’ai déjà mis dedans, je ne peux pas arrêter maintenant. »
Pourtant, ce qui a déjà été dépensé ne peut pas toujours être récupéré.
La décision rationnelle devrait davantage examiner :
« À partir d’aujourd’hui, est-il encore utile de continuer ? »
que :
« Combien ai-je déjà sacrifié ? »
Un investissement passé peut expliquer notre attachement.
Il ne prouve pas que l’investissement futur sera judicieux.
Le biais du statu quo
Changer comporte de l’incertitude.
La situation actuelle possède donc un avantage psychologique simplement parce qu’elle existe déjà.
Nous pouvons conserver une option non parce qu’elle est meilleure, mais parce qu’elle est familière.
Ne rien changer ressemble parfois à l’absence de décision.
Pourtant, maintenir une situation est également une décision.
Ne pas choisir le changement revient parfois à choisir la continuité.
L’excès de confiance
Nous pouvons surestimer la précision de nos connaissances, de nos prévisions ou de nos capacités.
Le problème n’est pas d’avoir confiance.
Une confiance raisonnable est utile pour agir.
La difficulté apparaît lorsque notre degré de certitude dépasse fortement la qualité réelle des informations disponibles.
Dire :
« Je pense que c’est probablement ainsi »
n’est pas psychologiquement identique à :
« Je sais que c’est ainsi. »
Apprendre à distinguer conviction et certitude constitue une compétence importante.
Le biais d’auto-complaisance
Lorsque quelque chose réussit, nous pouvons attribuer le résultat à nos qualités :
« J’ai réussi parce que j’ai bien travaillé. »
Lorsque cela échoue, nous sommes parfois davantage tentés d’invoquer les circonstances :
« Les conditions étaient mauvaises. »
Chez les autres, nous pouvons faire l’inverse.
Leur réussite devient chance.
Leur échec devient incompétence.
Ce biais protège en partie l’image que nous avons de nous-mêmes.
Mais il peut aussi limiter notre capacité à apprendre de nos erreurs.
L’erreur fondamentale d’attribution
Nous avons tendance à expliquer le comportement des autres par leur personnalité tout en accordant davantage de poids aux circonstances pour expliquer le nôtre.
Quelqu’un arrive en retard :
« Il est irresponsable. »
Nous arrivons en retard :
« Il y avait un embouteillage impossible. »
Nous connaissons toutes les circonstances qui expliquent notre propre comportement.
Nous connaissons beaucoup moins celles de l’autre.
Nous remplissons alors le vide avec une explication portant sur sa personnalité.
Le biais de négativité
Les informations négatives attirent souvent particulièrement notre attention.
Une journée contient dix événements agréables et une remarque blessante.
Le soir, laquelle revient en boucle ?
La remarque.
Ce fonctionnement n’est pas absurde.
Détecter une menace ou une erreur peut être plus important pour la survie que remarquer une situation simplement agréable.
Mais ce biais peut produire une représentation déséquilibrée de la réalité lorsque le négatif occupe tout l’espace mental disponible.
Le biais d’optimisme
À l’inverse, nous pouvons sous-estimer certains risques lorsqu’ils nous concernent personnellement.
Nous savons qu’un événement négatif existe.
Mais nous pensons plus facilement :
« Cela arrive aux autres. »
Une certaine dose d’optimisme peut soutenir l’action et l’espoir.
Un optimisme excessif peut conduire à négliger des précautions utiles.
Le problème n’est donc pas d’espérer une issue favorable.
Il est de transformer cet espoir en conviction que le risque ne nous concerne pas.
Le biais de représentativité
Nous jugeons parfois qu’une personne appartient probablement à une catégorie parce qu’elle ressemble à l’image que nous avons de cette catégorie.
Quelqu’un correspond au portrait mental d’un professeur, d’un artiste, d’un entrepreneur ou d’une personne timide.
Nous pouvons alors négliger d’autres informations importantes.
Le cerveau aime les histoires cohérentes.
Lorsqu’un profil « ressemble » à ce que nous attendons, il peut sembler immédiatement plausible.
Mais ressembler à notre modèle mental ne prouve pas appartenir à la catégorie.
Les stéréotypes
Les stéréotypes peuvent être compris en partie comme des généralisations appliquées à des groupes.
Ils permettent une catégorisation rapide.
Mais ils deviennent problématiques lorsque l’appartenance à une catégorie suffit à déterminer ce que nous supposons savoir sur une personne.
Nous cessons alors d’observer l’individu.
Nous observons notre propre représentation du groupe auquel nous l’avons associé.
Les préjugés, stéréotypes et discriminations seront développés dans un chapitre spécifique.
Le biais de groupe
Nous avons tendance à traiter plus favorablement les personnes que nous considérons comme appartenant à notre groupe.
Le groupe peut être important ou presque arbitraire.
Nationalité.
Équipe.
Profession.
Génération.
Opinion.
Communauté.
Dès qu’un nous se construit, notre jugement peut devenir légèrement différent envers eux.
Cela aide à comprendre pourquoi l’appartenance peut influencer des décisions que nous considérons pourtant comme parfaitement objectives.
La polarisation
Lorsque nous discutons principalement avec des personnes qui pensent comme nous, nos convictions peuvent se renforcer.
Chacun apporte des arguments allant dans la même direction.
Les objections deviennent rares.
La position du groupe peut alors devenir progressivement plus affirmée.
Ce phénomène est particulièrement important dans les environnements où nous pouvons sélectionner les personnes et les informations auxquelles nous sommes exposés.
Nous pouvons finir par confondre :
« Tout le monde autour de moi pense cela »
avec
« Tout le monde pense cela. »
Le biais du survivant
Nous observons souvent ceux qui ont réussi.
L’entrepreneur qui a pris un risque et construit une entreprise prospère.
L’artiste qui a refusé d’abandonner.
La personne qui a suivi une stratégie inhabituelle et obtenu un résultat remarquable.
Nous voyons beaucoup moins tous ceux qui ont suivi une stratégie similaire sans obtenir le même résultat.
Si nous étudions uniquement les survivants, nous pouvons conclure que leurs caractéristiques expliquent nécessairement leur réussite.
Mais une partie importante des données manque :
ceux qui ont fait presque la même chose et ont échoué.
La mémoire n’est pas un enregistrement neutre
Nos souvenirs peuvent également être influencés par nos attentes, nos connaissances ultérieures et la manière dont nous racontons une histoire.
Nous ne récupérons pas toujours une copie intacte d’un événement.
La mémoire reconstruit.
Cela ne signifie pas que tous les souvenirs sont faux.
Cela signifie que la certitude subjective :
« Je m’en souviens parfaitement »
n’est pas une garantie absolue d’exactitude.
Cette question sera approfondie dans le chapitre consacré à la mémoire.
Les biais dans les conflits
Lors d’un conflit, plusieurs biais peuvent travailler ensemble.
Nous retenons les comportements de l’autre qui confirment notre opinion.
Nous interprétons nos propres réactions par les circonstances.
Les siennes par son caractère.
Nous nous souvenons plus facilement des épisodes négatifs.
Et après la dispute, chacun peut reconstruire l’histoire de manière légèrement différente.
Deux personnes sincèrement convaincues d’avoir raison peuvent donc raconter deux versions incompatibles sans que l’une d’elles mente nécessairement consciemment.
Les biais dans les décisions importantes
Plus l’enjeu est important, plus nous aimerions croire que nous devenons parfaitement rationnels.
Ce n’est pas garanti.
Argent.
Travail.
Relations.
Achats.
Investissements.
Décisions familiales.
Nous pouvons être influencés par le premier chiffre entendu, la peur de perdre, ce que nous avons déjà investi ou l’avis du groupe.
Une décision importante mérite donc parfois précisément davantage de temps pour vérifier le raisonnement qui nous paraît immédiatement évident.
L’intelligence ne supprime pas les biais
Être intelligent, cultivé ou expert ne rend pas automatiquement immunisé contre les biais cognitifs.
Une grande capacité de raisonnement peut même parfois être utilisée pour construire de très bons arguments en faveur d’une conclusion déjà choisie.
La question n’est donc pas seulement :
« Suis-je capable de raisonner ? »
mais :
« Suis-je également capable d’utiliser mon raisonnement contre ma propre première conclusion ? »
Connaître les biais ne suffit pas
Apprendre une longue liste de biais cognitifs peut donner une nouvelle illusion :
« Maintenant que je les connais, je ne tomberai plus dedans. »
Mais les biais ne disparaissent pas simplement parce que nous connaissons leur nom.
Pire encore, la connaissance peut devenir une nouvelle arme pour analyser les autres :
« Tu dis cela à cause de ton biais de confirmation. »
La psychologie devient alors une manière sophistiquée de déclarer :
« Moi, je vois clairement ; toi, tu es biaisé. »
Ce qui constitue précisément une position dont il serait prudent de se méfier.
Comment réduire leur influence ?
Il n’existe pas de méthode permettant de supprimer tous les biais.
Mais certaines habitudes peuvent améliorer le raisonnement.
Chercher une explication alternative.
Demander ce qui pourrait nous donner tort.
Séparer les faits de leur interprétation.
Attendre avant une décision émotionnellement chargée.
Consulter plusieurs sources réellement indépendantes.
Examiner les taux de base et les probabilités lorsqu’ils sont disponibles.
Demander l’avis d’une personne qui n’a pas le même intérêt dans la décision.
Et surtout, conserver la possibilité de dire :
« Je peux me tromper. »
Cette phrase n’interdit pas d’avoir des convictions.
Elle empêche simplement la conviction de devenir imperméable à toute nouvelle information.
Douter de tout n’est pas davantage rationnel
Découvrir les biais cognitifs peut conduire à une autre extrémité :
ne plus faire confiance à aucun jugement.
Mais nous devons continuer à décider.
Le but n’est pas de vivre dans un doute permanent.
Il est de proportionner notre degré de certitude à la qualité des informations disponibles.
Certaines décisions peuvent être prises rapidement.
D’autres méritent une vérification plus importante.
La pensée critique n’est pas l’incapacité de croire.
C’est la capacité de savoir pourquoi nous croyons quelque chose et ce qui pourrait nous faire réviser notre position.
À retenir
Les biais cognitifs ne prouvent pas que l’être humain est incapable de raisonner.
Ils montrent plutôt que notre cerveau doit constamment trouver un compromis entre rapidité, efficacité et précision.
Les raccourcis qui nous permettent de fonctionner peuvent parfois nous tromper.
Nous voyons ce qui confirme nos croyances.
Nous sommes influencés par la première information.
Nous craignons davantage certaines pertes.
Nous jugeons les autres différemment de nous-mêmes.
Nous confondons parfois familiarité et vérité.
Et nous pouvons rester extrêmement convaincus tout en étant influencés par ces mécanismes.
La meilleure protection n’est donc probablement pas de penser :
« Je connais les biais cognitifs, je suis désormais objectif. »
Mais de conserver une question disponible, surtout lorsque quelque chose nous paraît absolument évident :
« Qu’est-ce que je ne suis peut-être pas en train de voir ? »
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