LA SANTÉ AVANT TOUT · Psychologie
PSYCHOLOGIE SOCIALE
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Nous aimons penser que nos décisions, nos opinions et nos comportements nous appartiennent entièrement. Pourtant, nous vivons au milieu d’autres êtres humains, et leur présence influence constamment notre manière de percevoir les situations, d’interpréter les événements et d’agir.
Cette influence n’est pas nécessairement consciente. Nous adaptons notre comportement au contexte, observons ce que font les autres avant de décider, tenons compte des règles implicites d’un groupe et modifions parfois notre jugement parce qu’une majorité pense différemment.
La psychologie sociale étudie précisément cette rencontre entre l’individu et son environnement social. Elle cherche à comprendre comment les autres — présents réellement, imaginés ou simplement représentés par des normes — influencent nos pensées, nos émotions et nos comportements.
Nous restons des individus, mais nous ne pensons jamais complètement en dehors du monde social dans lequel nous vivons.
L’être humain est un être social
Dès l’enfance, nous apprenons en observant les autres. Nous découvrons ce qui se fait, ce qui ne se fait pas, ce qui provoque l’approbation ou le rejet et ce qui permet d’appartenir à un groupe.
Une grande partie de ces apprentissages devient ensuite automatique.
Nous savons qu’il existe des comportements différents dans une bibliothèque, une fête, un lieu de culte, une réunion professionnelle ou un repas familial sans devoir réapprendre les règles à chaque occasion.
Ces normes facilitent la vie collective. Sans elles, chaque interaction demanderait de négocier entièrement les comportements attendus.
Mais elles peuvent également devenir si familières que nous oublions qu’elles sont des constructions sociales et non des évidences universelles.
Ce qui semble parfaitement normal dans un groupe peut paraître étrange dans un autre.
Le besoin d’appartenance
Appartenir à un groupe permet de partager une identité, des références, des expériences et parfois une protection.
Famille, cercle amical, profession, communauté, association, religion, culture ou groupe d’intérêt peuvent participer à la manière dont nous nous définissons.
Nous ne sommes évidemment pas réductibles à une seule appartenance. Une même personne peut être simultanément parent, professionnel, croyant, musicien, membre d’une communauté culturelle et passionné par une activité particulière.
Selon le contexte, l’une de ces identités devient plus visible que les autres.
Le besoin d’appartenance peut cependant créer une tension : pour rester membre du groupe, jusqu’où sommes-nous prêts à nous adapter ?
Nous pouvons accepter certaines différences de fonctionnement sans difficulté. Mais lorsque l’appartenance exige de renoncer continuellement à des convictions essentielles, le prix psychologique devient beaucoup plus élevé.
Le conformisme
Lorsque plusieurs personnes donnent la même réponse, il peut devenir difficile de maintenir une opinion différente.
Nous pouvons commencer à douter : « et s’ils avaient raison ? »
Cette influence est parfois informationnelle. Lorsque nous ne savons pas quoi penser, observer les autres constitue une source d’information raisonnable.
Mais nous pouvons également nous conformer alors que nous pensons toujours que le groupe se trompe, simplement parce que nous ne voulons pas nous distinguer ou créer un conflit.
Le conformisme n’est donc pas nécessairement synonyme de faiblesse.
Il permet aussi la coordination sociale. Une société dans laquelle chacun refuserait systématiquement toute norme collective serait pratiquement impossible à organiser.
Le problème apparaît lorsque le besoin de rester aligné devient plus fort que notre capacité à examiner ce que le groupe nous demande réellement.
L’influence de la majorité et celle de la minorité
Une majorité possède un pouvoir évident : elle donne l’impression de représenter la norme.
Mais une minorité cohérente peut également influencer un groupe.
Lorsqu’une personne ou un petit nombre de personnes maintiennent une position argumentée malgré la pression collective, elles peuvent obliger les autres à réexaminer une évidence qui n’avait jamais été véritablement questionnée.
Toutes les minorités n’ont évidemment pas raison parce qu’elles sont minoritaires, pas plus que toutes les majorités n’ont raison parce qu’elles sont nombreuses.
La valeur d’une idée ne se mesure pas au nombre de personnes qui la soutiennent.
Cependant, le nombre influence fortement notre perception de sa crédibilité.
Développer une pensée autonome ne signifie donc pas automatiquement choisir l’opinion opposée à celle du groupe. Cela signifie conserver la possibilité d’examiner l’idée avant de décider si nous la partageons.
L’autorité
Nous apprenons très tôt à reconnaître certaines formes d’autorité : parents, enseignants, institutions, responsables professionnels ou experts.
Cette organisation est nécessaire. Nous ne pouvons pas vérifier personnellement chaque connaissance ni négocier toutes les règles à chaque instant.
Mais l’autorité influence notre jugement.
Une affirmation peut sembler plus crédible lorsqu’elle est prononcée par une personne portant les signes d’une expertise ou occupant une fonction reconnue.
La difficulté consiste à distinguer autorité légitime et obéissance automatique.
Un expert peut posséder une compétence réelle dans son domaine sans être infaillible. Une fonction hiérarchique donne certains pouvoirs sans transformer toutes les décisions de celui qui l’occupe en décisions justes.
Questionner une autorité n’implique donc pas nécessairement de la rejeter. Cela peut simplement consister à examiner les limites de ce qu’elle sait et de ce qu’elle est légitimement autorisée à demander.
Les rôles sociaux
Nous n’agissons pas exactement de la même manière dans tous les contextes.
Une personne peut être très directive dans son travail et beaucoup plus souple avec ses amis, extrêmement bavarde en famille et réservée dans un groupe inconnu.
Ces variations ne signifient pas nécessairement qu’elle joue un personnage faux.
Nous occupons différents rôles sociaux, et chacun comporte des attentes.
Un responsable doit parfois décider, un enseignant transmettre, un parent protéger, un professionnel respecter certaines obligations liées à sa fonction.
La difficulté apparaît lorsque le rôle absorbe progressivement toute la personne.
Quelqu’un peut finir par croire qu’il doit toujours être fort parce qu’il est celui sur lequel les autres comptent, toujours disponible parce qu’il est aidant ou toujours performant parce que sa fonction professionnelle l’exige.
Un rôle organise une partie de notre comportement. Il ne devrait pas nécessairement devenir toute notre identité.
Comment nous expliquons le comportement des autres
Lorsque quelqu’un se comporte d’une certaine manière, nous cherchons spontanément une explication.
Une personne nous coupe la route : elle est irresponsable. Un collègue ne répond pas : il est négligent. Quelqu’un arrive en retard : il manque de respect.
Nous attribuons facilement le comportement des autres à leur personnalité.
Pour nous-mêmes, nous disposons davantage d’informations contextuelles : nous étions pressés, le téléphone ne fonctionnait pas, un événement imprévu nous a retardés.
Cette différence peut créer une asymétrie importante.
Nous connaissons nos circonstances mais observons surtout les comportements des autres.
Cela ne signifie pas que tout comportement doit être excusé par son contexte. Certaines personnes sont réellement négligentes, agressives ou peu fiables.
Mais avant de transformer un comportement en définition complète d’une personne, il peut être utile de se demander ce que nous ignorons encore de la situation.
La responsabilité se dilue parfois dans le groupe
La présence d’autres personnes peut paradoxalement réduire la probabilité que quelqu’un intervienne dans certaines situations.
Chacun peut penser qu’une autre personne va agir, qu’elle comprend mieux ce qui se passe ou qu’elle est davantage qualifiée.
Plus la responsabilité semble partagée, moins elle paraît parfois appartenir personnellement à quelqu’un.
Le comportement des autres devient également une information.
Si personne ne réagit, nous pouvons conclure que la situation n’est peut-être pas aussi grave qu’elle en a l’air.
Ce mécanisme montre pourquoi une responsabilité générale peut parfois devenir une responsabilité de personne.
« Quelqu’un devrait appeler » est moins efficace que désigner clairement une personne lorsqu’une action urgente est nécessaire.
Le groupe peut multiplier les ressources, mais il peut aussi disperser le sentiment de responsabilité.
Coopération et compétition
Les groupes humains sont capables d’une coopération remarquable.
Des personnes qui ne pourraient pas réaliser seules un projet peuvent réunir leurs connaissances, leurs compétences et leurs efforts.
Mais les mêmes groupes peuvent également créer de la compétition.
Lorsque les ressources, les positions ou la reconnaissance paraissent limitées, les membres peuvent commencer à se comparer et à protéger leur place.
La compétition peut stimuler l’effort dans certaines situations. Elle peut aussi détériorer la coopération lorsqu’aider un collègue revient à augmenter les chances qu’il nous dépasse.
La structure du groupe influence donc les comportements.
Demander une coopération parfaite tout en récompensant exclusivement la performance individuelle crée une contradiction.
Les individus ne réagissent pas seulement aux discours de l’organisation, mais également aux règles concrètes selon lesquelles les avantages et les risques sont distribués.
Les décisions de groupe
Plusieurs personnes réunies ne produisent pas automatiquement une décision meilleure.
Le groupe peut réunir davantage d’informations et permettre de corriger certaines erreurs individuelles. Mais il peut également créer ses propres biais.
Lorsque le maintien de l’harmonie devient prioritaire, les membres peuvent hésiter à exprimer leurs objections. Une décision apparemment unanime peut alors cacher plusieurs doutes silencieux.
À l’inverse, une discussion peut parfois conduire à des positions plus extrêmes lorsque les membres se renforcent mutuellement dans une orientation déjà partagée.
La qualité d’une décision collective dépend donc beaucoup de la possibilité réelle de contredire.
Un groupe solide n’est pas nécessairement celui dans lequel personne ne s’oppose.
C’est aussi celui dans lequel un désaccord peut être exprimé sans que son auteur soit immédiatement traité comme un ennemi du groupe.
Réputation et regard des autres
Nous adaptons naturellement certains comportements lorsque nous savons que nous sommes observés.
La réputation possède une fonction sociale importante. Être considéré comme fiable, compétent ou généreux influence la manière dont les autres interagissent avec nous.
Le regard extérieur peut ainsi encourager des comportements favorables à la vie collective.
Mais lorsqu’il prend trop de place, nous pouvons commencer à vivre davantage pour maintenir une image que pour agir conformément à ce que nous jugeons juste.
Nous ne demandons plus seulement : « qu’est-ce que je pense de cette décision ? », mais « qu’est-ce que les autres penseront de moi si je la prends ? »
Ces deux questions ne sont pas toujours incompatibles.
La difficulté apparaît lorsque la seconde élimine systématiquement la première.
Une réputation appartient en partie aux autres. Nous pouvons influencer ce qu’ils voient, mais nous ne pouvons jamais contrôler complètement ce qu’ils penseront.
La foule n’efface pas automatiquement l’individu
Les comportements collectifs sont parfois décrits comme si entrer dans une foule faisait disparaître toute personnalité individuelle.
La réalité est plus complexe.
Le groupe peut renforcer certaines émotions, rendre certains comportements plus probables ou modifier le sentiment de responsabilité personnelle. Mais les individus ne deviennent pas identiques pour autant.
Le contexte, les normes du groupe et le sens donné à la situation jouent un rôle essentiel.
Une foule peut paniquer, mais elle peut aussi s’entraider. Un groupe peut devenir agressif, mais il peut également organiser spontanément la protection des personnes les plus vulnérables.
Comprendre les phénomènes collectifs demande donc d’éviter l’idée simpliste selon laquelle le groupe serait nécessairement moins rationnel ou moins moral que l’individu.
Il peut amplifier le pire comme permettre le meilleur.
Garder une pensée personnelle au milieu des autres
Nous ne pouvons pas nous débarrasser de toute influence sociale, et ce ne serait probablement pas souhaitable.
Une grande partie de ce que nous savons vient des autres. Nos valeurs, notre langage et nos références se sont construits dans un environnement social.
L’autonomie psychologique ne consiste donc pas à devenir imperméable à toute influence.
Elle consiste davantage à conserver une possibilité de recul.
Pourquoi est-ce que je pense cela ? Ai-je examiné cette idée ou l’ai-je simplement héritée ? Est-ce que je suis d’accord parce que l’argument me convainc ou parce que tous ceux qui m’entourent semblent d’accord ?
Nous pouvons parvenir à la même conclusion que notre groupe après réflexion.
La différence est importante : suivre une idée parce qu’elle résiste à notre examen n’est pas la même chose que ne jamais l’avoir examinée.
À retenir
La psychologie sociale montre que nos comportements ne peuvent être compris uniquement à partir de notre personnalité. Le groupe, les normes, les rôles, l’autorité, la réputation et la présence réelle ou imaginée des autres modifient notre manière de penser et d’agir.
Cette influence n’est ni entièrement négative ni entièrement évitable. Elle rend possibles l’apprentissage, la coopération et la vie collective, mais peut également favoriser le conformisme, la dilution de responsabilité ou l’acceptation de règles que nous n’aurions pas choisies seuls.
Développer son autonomie ne signifie donc pas se couper du groupe. Il s’agit de pouvoir y appartenir sans lui abandonner entièrement son jugement.
Penser par soi-même ne consiste pas à penser systématiquement contre les autres. Cela consiste à rester capable de savoir pourquoi nous sommes avec eux — et pourquoi, parfois, nous choisissons de ne pas les suivre.
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