LA SANTÉ AVANT TOUT · Psychologie
EMPRISE PSYCHOLOGIQUE
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L’emprise psychologique est souvent évoquée lorsque quelqu’un semble rester dans une relation que son entourage juge manifestement destructrice.
La question revient :
« Pourquoi ne part-il pas ? »
ou :
« Pourquoi retourne-t-elle vers cette personne alors qu’elle sait ce qu’elle lui fait ? »
Vue de l’extérieur, la situation peut sembler incompréhensible.
Vue de l’intérieur, elle peut être beaucoup plus complexe.
L’emprise ne repose pas nécessairement sur une contrainte physique permanente. Elle peut se construire progressivement à travers la peur, la culpabilité, la dépendance, la confusion, l’isolement, l’alternance entre récompense et souffrance, la dévalorisation et la modification progressive des repères.
L’emprise ne consiste pas seulement à contrôler ce que quelqu’un fait. Elle peut finir par influencer ce qu’il croit, ce qu’il pense avoir le droit de vouloir et la confiance qu’il accorde à son propre jugement.
L’emprise n’apparaît pas toujours immédiatement
Une relation d’emprise ne commence pas nécessairement par :
menaces ;
humiliations ;
interdictions ;
contrôle évident.
Si tout était visible dès le premier jour, beaucoup de personnes s’éloigneraient immédiatement.
Le processus peut être progressif.
Ce qui aurait semblé inacceptable au début devient peu à peu normalisé.
La progression
Une première remarque blessante.
Puis une excuse.
Une première exigence.
Puis :
« C’est parce que je t’aime. »
Une première tentative d’éloigner un proche.
Puis :
« Cette personne est mauvaise pour toi. »
Chaque événement isolé peut sembler explicable.
C’est parfois l’accumulation qui révèle progressivement le système.
Emprise et manipulation
Les deux notions sont liées mais ne sont pas identiques.
Une manipulation peut être ponctuelle.
Quelqu’un cherche à obtenir quelque chose en utilisant :
culpabilité ;
mensonge ;
pression ;
séduction.
L’emprise décrit davantage une dynamique durable dans laquelle la liberté psychologique de l’autre se réduit progressivement.
Toutes les manipulations ne créent donc pas une emprise.
Mais une relation d’emprise utilise souvent de multiples procédés d’influence et de manipulation.
L’influence n’est pas toujours de l’emprise
Nous nous influençons constamment.
Un ami nous convainc d’essayer quelque chose.
Un partenaire nous fait découvrir une autre manière de vivre.
Une personne change d’avis après une discussion.
Ce n’est pas nécessairement problématique.
Dans une relation saine, l’influence laisse subsister la possibilité :
de réfléchir ;
de refuser ;
de désapprouver ;
de conserver d’autres relations ;
de changer d’avis ;
de rester soi-même.
L’emprise tend précisément à réduire cet espace.
Le contrôle coercitif
Dans certaines relations, notamment conjugales, le contrôle ne repose pas sur un incident isolé mais sur un ensemble de comportements visant à réduire l’autonomie de l’autre.
Surveillance.
Isolement.
Contrôle financier.
Menaces.
Humiliations.
Restrictions.
Intimidation.
Contrôle des déplacements.
Le comportement doit alors être compris comme un système de contrôle, et non comme une simple succession de disputes.
« Mais il ne la frappe pas »
L’absence de violence physique ne signifie pas nécessairement absence de violence.
Une personne peut vivre dans la peur sans avoir reçu de coups.
Elle sait :
ce qu’elle ne doit pas dire ;
qui elle ne doit pas voir ;
quelles dépenses elle doit justifier ;
à quelle heure elle doit rentrer ;
quelle réaction risque de provoquer une crise.
La liberté peut être considérablement réduite sans porte physiquement verrouillée.
La peur
La peur est un puissant moyen de contrôle.
Elle peut concerner :
la violence ;
l’abandon ;
les représailles ;
la perte financière ;
les enfants ;
la réputation ;
la divulgation d’informations privées ;
le suicide annoncé de l’autre.
La personne ne choisit alors plus uniquement selon ce qu’elle souhaite.
Elle choisit en fonction de ce qu’elle cherche à éviter.
Les menaces implicites
Toutes les menaces ne sont pas formulées directement.
Un regard.
Un silence.
Un geste.
Une phrase connue.
La personne apprend progressivement les signes annonçant une réaction.
Elle adapte son comportement avant même qu’une menace explicite soit nécessaire.
Le contrôle est devenu anticipé.
Marcher sur des œufs
Cette expression décrit bien certaines relations.
La personne surveille :
ses mots ;
son ton ;
ses vêtements ;
ses horaires ;
ses messages ;
ses réactions.
Elle essaie continuellement d’éviter la prochaine crise.
Une grande partie de son énergie psychologique est consacrée à prédire l’état de l’autre.
L’imprévisibilité
Une réaction imprévisible peut renforcer cette vigilance.
Ce qui était acceptable hier déclenche une colère aujourd’hui.
La personne ne sait plus exactement quelle règle suivre.
Elle cherche donc continuellement des indices.
« Dans quel état est-il aujourd’hui ? »
L’incertitude elle-même peut devenir un instrument de contrôle.
La dévalorisation
L’emprise peut progressivement fragiliser l’image que la personne possède d’elle-même.
« Tu es incapable. »
« Personne ne te supporterait. »
« Sans moi, tu ne saurais rien faire. »
« Tu es trop fragile pour comprendre. »
Lorsque ces messages sont répétés suffisamment longtemps, ils peuvent modifier la perception de soi.
La critique permanente
Tout devient incorrect.
La manière de parler.
De cuisiner.
De travailler.
De s’habiller.
D’éduquer les enfants.
De conduire.
La personne commence par se défendre.
Puis doute.
Puis demande :
« Qu’est-ce que je dois faire pour que ce soit bien ? »
Son propre critère disparaît progressivement derrière celui de l’autre.
Le doute de soi
L’un des effets les plus importants de l’emprise peut être :
« Je ne sais plus si j’ai raison de penser ce que je pense. »
La personne demande continuellement confirmation.
À l’auteur du contrôle lui-même.
Ou à quelqu’un d’extérieur.
Elle ne fait plus confiance à son jugement.
Cette perte de confiance facilite encore davantage la dépendance.
Le gaslighting
Le terme gaslighting est aujourd’hui très utilisé.
Il désigne une forme particulière de manipulation dans laquelle une personne cherche à faire douter l’autre de sa perception, de sa mémoire ou de son jugement.
« Je n’ai jamais dit ça. »
« Tu inventes. »
« Tu es complètement folle. »
« Tout le monde voit bien que le problème vient de toi. »
Lorsque ce procédé est répété, la personne peut finir par douter profondément de ses propres repères.
Tout désaccord sur un souvenir n’est pas du gaslighting
Deux personnes peuvent sincèrement se souvenir différemment d’une conversation.
La mémoire humaine est reconstructive.
Une contradiction ne suffit donc pas à prouver une manipulation.
Le gaslighting implique davantage une dynamique répétée dans laquelle la réalité de l’autre est systématiquement disqualifiée ou manipulée afin d’obtenir un avantage ou de maintenir le contrôle.
Renverser la responsabilité
Une personne confronte l’autre à un comportement blessant.
La conversation se termine pourtant par :
« Finalement, c’est moi qui demande pardon. »
Le sujet initial a disparu.
La personne accusée est devenue victime.
Et celle qui voulait poser une limite se retrouve coupable.
Lorsque ce retournement devient systématique, il peut contribuer fortement à la confusion.
« Tu m’obliges à faire ça »
L’auteur d’un comportement peut attribuer sa propre conduite à l’autre.
« Si tu ne me provoquais pas, je ne crierais pas. »
« Si tu ne parlais pas à ces gens, je ne serais pas jaloux. »
« Regarde ce que tu me forces à devenir. »
Une émotion peut être déclenchée par une situation relationnelle.
Mais chacun reste responsable de ses propres comportements.
La culpabilité
La culpabilité est particulièrement efficace lorsqu’elle touche les valeurs de la personne.
« Si tu m’aimais vraiment… »
« Après tout ce que j’ai fait pour toi… »
« Tu abandonnes ta famille. »
La personne ne cède pas nécessairement parce qu’elle est faible.
Elle peut céder précisément parce qu’elle prend très au sérieux :
la loyauté ;
l’amour ;
la responsabilité ;
la famille.
Une qualité peut ainsi être utilisée contre elle.
L’isolement
L’isolement est un élément majeur de nombreuses situations d’emprise.
Il peut commencer subtilement.
« Tes amis ne te respectent pas. »
« Ta famille se mêle de tout. »
« Ils essaient de nous séparer. »
Progressivement, les contacts diminuent.
La personne dispose de moins en moins de regards extérieurs avec lesquels comparer ce qu’elle vit.
L’isolement n’est pas toujours interdit
Il peut être obtenu sans dire :
« Tu n’as plus le droit de voir tes amis. »
Chaque sortie déclenche simplement :
une dispute ;
une crise ;
une accusation ;
un silence punitif.
La personne finit par penser :
« Ce n’est pas la peine. »
Elle renonce elle-même à sortir.
Le contrôle devient alors presque invisible.
Le contrôle de l’information
Lorsque les contacts extérieurs diminuent, l’auteur de l’emprise peut devenir la principale source d’information.
Sur les autres.
Sur la situation.
Sur ce qui est normal.
Sur ce que la personne est capable de faire.
Le monde psychologique se rétrécit.
Plus les alternatives disparaissent, plus la relation existante paraît incontournable.
Le contrôle financier
L’argent peut devenir un puissant moyen de contrôle.
Interdiction de travailler.
Surveillance des dépenses.
Absence d’accès aux comptes.
Sommes données au compte-gouttes.
Dettes imposées.
Justification de chaque achat.
La dépendance économique peut rendre le départ extrêmement difficile même lorsque la personne comprend parfaitement ce qui se passe.
Dépendance matérielle et dépendance psychologique
Les deux peuvent se renforcer.
La personne pense :
« Je voudrais partir. »
Puis :
où aller ?
avec quel argent ?
avec quel travail ?
avec quels enfants ?
avec quel logement ?
La question :
« Pourquoi ne part-elle pas ? »
ignore parfois des obstacles extrêmement concrets.
Les enfants
Les enfants peuvent devenir un moyen de pression.
« Tu ne les reverras plus. »
« Je vais leur dire que tu as détruit la famille. »
« Si tu pars, ils souffriront à cause de toi. »
La personne ne décide alors plus uniquement pour elle-même.
Elle essaie d’anticiper les conséquences pour ses enfants.
La réputation
Une autre menace peut concerner l’image sociale.
« Personne ne te croira. »
« Tout le monde pense que je suis formidable. »
« Je vais raconter ce que tu as fait. »
Plus l’auteur possède une image publique valorisée, plus la victime peut craindre de ne pas être crue.
Une personne charmante à l’extérieur
L’entourage peut dire :
« Lui ? Impossible. Il est adorable. »
Mais les comportements peuvent varier fortement selon les contextes.
Être charmant socialement ne prouve pas qu’une personne l’est dans l’intimité.
Inversement, une réputation difficile ne prouve évidemment pas une situation d’emprise.
Ce sont les comportements concrets qui doivent être examinés.
L’alternance entre souffrance et affection
L’une des dimensions les plus déroutantes est que la relation n’est pas nécessairement mauvaise en permanence.
Après une crise :
excuses ;
tendresse ;
promesses ;
cadeaux ;
attention.
La personne retrouve celui ou celle qu’elle aime.
Elle pense :
« Cette fois, il a compris. »
L’espoir revient.
Pourquoi l’alternance peut renforcer le lien
Une récompense imprévisible peut devenir particulièrement puissante.
La personne ne sait pas quand reviendront :
l’affection ;
la paix ;
la reconnaissance.
Elle continue donc à attendre.
« Peut-être demain. »
Les bons moments ne prouvent pas que les mauvais n’existent pas.
Ils peuvent même participer à la difficulté de partir.
« Mais il peut être tellement gentil »
Cette phrase est souvent incomprise.
L’entourage répond :
« Oui, mais regarde ce qu’il te fait ! »
La personne le sait parfois parfaitement.
Mais elle connaît également l’autre version de la relation.
Celle qui était présente au début.
Ou qui réapparaît entre les crises.
Elle ne reste pas uniquement attachée à ce qui lui fait du mal.
Elle reste aussi attachée à ce qu’elle espère retrouver.
L’idéalisation du début
Certaines relations commencent par une intensité très forte.
Attention constante.
Messages.
Compliments.
Projets rapides.
Sentiment d’être exceptionnellement compris.
Cette intensité n’est pas en elle-même la preuve d’une stratégie d’emprise.
Certaines relations commencent simplement avec beaucoup d’enthousiasme.
Mais lorsqu’une idéalisation intense est suivie d’un contrôle croissant, elle peut participer à une dynamique problématique.
Le « love bombing »
Le terme décrit une accumulation massive d’attention, d’affection ou de valorisation utilisée pour créer rapidement un lien puissant.
Mais le terme est parfois appliqué à toute relation passionnée.
L’intensité seule ne suffit pas.
Ce qui compte est notamment ce qui se passe ensuite :
l’attention devient-elle un moyen de créer une dette ?
Le lien est-il utilisé pour accélérer l’engagement ?
Le contrôle augmente-t-il lorsque l’autre commence à poser des limites ?
Les promesses
Après un épisode grave :
« Je vais changer. »
« Plus jamais. »
« J’ai compris. »
La promesse peut être sincère au moment où elle est prononcée.
Mais une promesse n’est pas encore un changement.
Le changement se mesure davantage dans la durée et les comportements répétés.
Espérer n’est pas être naïf
Une personne peut avoir de nombreuses raisons d’espérer.
Elle a connu une autre version de son partenaire.
Elle voit parfois des améliorations.
Elle aime cette personne.
Elle possède une famille avec elle.
Elle a investi des années.
Réduire tout cela à :
« Elle est naïve »
ne permet pas de comprendre la situation.
Les souvenirs positifs
Lorsque l’entourage ne parle plus que du mauvais, la personne peut se sentir obligée de défendre la relation.
« Vous ne connaissez pas tout ce qu’il a fait de bien. »
C’est parfois vrai.
Une relation humaine n’est pas nécessairement composée uniquement de violence ou uniquement de bienveillance.
La présence de bons souvenirs ne neutralise cependant pas les comportements de contrôle.
La honte
Reconnaître l’emprise peut être extrêmement douloureux.
La personne peut penser :
« Comment ai-je pu laisser cela arriver ? »
Cette question contient souvent une injustice.
Elle suppose que la personne aurait dû identifier dès le début un système qui s’est précisément construit progressivement.
La honte peut retarder la demande d’aide.
Les personnes intelligentes peuvent-elles tomber sous emprise ?
Oui.
L’intelligence ne constitue pas une immunité.
Les mécanismes impliqués concernent :
attachement ;
émotions ;
peur ;
dépendance ;
isolement ;
engagement progressif ;
culpabilité ;
espoir.
Une personne peut être extrêmement compétente dans sa vie professionnelle et profondément déstabilisée dans une relation particulière.
« Moi, ça ne m’arriverait jamais »
Cette conviction rassure.
Elle permet de penser que les personnes sous emprise possèdent une faiblesse que nous n’avons pas.
Mais les situations relationnelles se construisent dans le temps.
Nous ne savons pas nécessairement comment nous réagirions après plusieurs années de transformations progressives de nos repères.
Le pied dans la porte
Nous acceptons parfois une petite chose.
Puis une autre légèrement plus importante.
Chaque étape n’est pas suffisamment différente de la précédente pour déclencher immédiatement une rupture.
Quelques années plus tard, la personne accepte une situation qu’elle aurait refusée catégoriquement au premier rendez-vous.
Le déplacement des limites a été progressif.
Normalisation
À force de répétition, l’exception devient le quotidien.
La personne peut penser :
« Tous les couples se disputent. »
C’est vrai.
Mais tous les couples ne vivent pas dans la peur.
La normalisation consiste parfois à utiliser une vérité générale pour rendre invisible une différence essentielle.
Le seuil se déplace
Après une première humiliation :
« Si cela recommence, je pars. »
Cela recommence.
Puis la limite devient :
« Si jamais il me menace, je pars. »
Puis :
« S’il me touche, je pars. »
Le seuil du départ recule.
Non nécessairement parce que la personne accepte réellement la situation, mais parce qu’elle s’adapte continuellement à une réalité devenue plus difficile.
La dissonance cognitive
Il est difficile de maintenir simultanément deux idées :
« Cette personne m’aime. »
et :
« Cette personne me fait du mal. »
Notre esprit cherche une cohérence.
Nous pouvons alors minimiser :
« Il était stressé. »
« Je l’ai provoqué. »
« Ce n’est pas vraiment lui. »
Ces explications réduisent momentanément la contradiction.
L’investissement
Plus nous avons investi dans une relation, plus il peut être difficile d’admettre qu’elle nous détruit.
Années.
Maison.
Enfants.
Sacrifices.
Projets.
La personne peut penser :
« Je ne peux pas avoir fait tout cela pour rien. »
Mais le coût passé ne peut pas décider seul de ce qui doit être fait aujourd’hui.
La dépendance affective
Une dépendance affective peut rendre une relation d’emprise plus difficile à quitter.
Mais il faut éviter de conclure :
« Elle reste parce qu’elle est dépendante affective. »
L’emprise peut elle-même produire ou renforcer la dépendance.
En détruisant progressivement :
la confiance ;
les relations extérieures ;
l’autonomie ;
les ressources matérielles,
la relation augmente précisément ce qui rend le départ difficile.
Le traumatisme relationnel
Des relations fortement coercitives ou violentes peuvent produire des effets traumatiques.
Hypervigilance.
Peur.
Dissociation.
Réactions intenses à certains signaux.
Difficulté à faire confiance.
Ces conséquences peuvent persister après la fin de la relation.
Elles seront approfondies dans les chapitres consacrés au traumatisme et dans la partie Psychothérapie.
Pourquoi revenir ?
Une personne peut partir puis revenir.
Parfois plusieurs fois.
L’entourage se décourage :
« À quoi bon l’aider puisqu’elle retourne toujours avec lui ? »
Mais revenir ne signifie pas que l’aide était inutile.
La personne peut être prise entre :
peur ;
attachement ;
espoir ;
dépendance financière ;
enfants ;
isolement ;
menaces ;
culpabilité.
Sortir d’une emprise peut être un processus plutôt qu’un événement unique.
Quitter peut augmenter le danger
Dans certaines situations de violence ou de contrôle coercitif, la séparation peut constituer une période particulièrement sensible.
L’auteur du contrôle risque de percevoir la perte de contrôle comme une menace.
Il serait donc imprudent de réduire l’aide à :
« Pars immédiatement. »
Lorsqu’un risque de violence existe, la sécurité et la préparation doivent être prises au sérieux.
Ne pas imposer une décision
L’entourage veut parfois sauver.
« Tu dois partir. »
La personne entend encore quelqu’un lui dire ce qu’elle doit faire.
Même lorsque l’intention est bienveillante, il peut être important de lui rendre progressivement une capacité de décision.
Cela n’interdit évidemment pas de nommer clairement un danger.
Dire ce que l’on observe
Une formulation peut être plus utile :
« J’ai remarqué que tu as arrêté de voir tes amis, que tu as peur de sa réaction et que tu dois justifier tes dépenses. Cela m’inquiète. »
Plutôt que :
« Ton partenaire est un monstre et tu dois partir. »
La première approche ramène l’attention vers des faits observables.
Ne pas humilier
« Comment peux-tu accepter ça ? »
« Réveille-toi ! »
« Tu n’as aucune dignité ? »
Ces phrases peuvent reproduire précisément ce que la personne subit déjà :
dévalorisation ;
jugement ;
perte de confiance.
Une personne sous emprise n’a généralement pas besoin d’une humiliation supplémentaire pour retrouver son autonomie.
Garder le lien
Lorsque cela est possible et sûr, maintenir un lien avec une personne isolée peut être extrêmement important.
Un message.
Une invitation.
Une présence.
Sans exiger qu’elle quitte immédiatement la relation pour mériter le soutien.
L’isolement favorise l’emprise.
Un lien extérieur fiable peut donc compter énormément.
L’emprise familiale
L’emprise ne concerne pas uniquement le couple.
Elle peut apparaître dans certaines relations :
parent-enfant ;
fratrie ;
famille élargie.
La culpabilité familiale peut alors être particulièrement forte.
« Après tout, c’est ta mère. »
« On ne tourne pas le dos à sa famille. »
Mais le lien familial n’autorise pas automatiquement le contrôle psychologique.
Parent et enfant adulte
Un parent peut continuer à vouloir décider :
du conjoint ;
du travail ;
du logement ;
de l’argent ;
de l’éducation des petits-enfants.
L’enfant devenu adulte peut se sentir incapable de désobéir sans une culpabilité immense.
La dépendance n’est alors pas nécessairement matérielle.
Elle peut être principalement émotionnelle.
L’emprise dans les groupes
Des mécanismes similaires peuvent exister dans :
des groupes ;
des communautés ;
des organisations ;
certains mouvements spirituels ;
des environnements professionnels.
Isolement.
Contrôle de l’information.
Loyauté absolue.
Punition du doute.
Dévalorisation des personnes extérieures.
La dynamique dépasse alors une relation individuelle.
L’autorité
Une position d’autorité peut faciliter l’emprise.
Chef.
Enseignant.
Thérapeute.
Guide spirituel.
Mentor.
La personne possède déjà une légitimité reconnue.
Si elle utilise cette position pour réduire l’autonomie, exiger une loyauté personnelle ou empêcher la contradiction, le rapport devient problématique.
L’emprise thérapeutique
Une relation thérapeutique possède naturellement une asymétrie.
Le professionnel dispose d’un savoir et reçoit des informations très personnelles.
Cette position exige précisément des limites.
Un thérapeute ne devrait pas chercher à devenir indispensable à la vie entière de la personne, décider de toutes ses relations ou présenter toute contestation comme une preuve de pathologie.
Une thérapie doit idéalement soutenir davantage d’autonomie, pas créer une nouvelle dépendance personnelle.
La spiritualité
La spiritualité peut apporter soutien, sens et communauté.
Mais elle peut également être utilisée comme moyen de contrôle lorsqu’une personne prétend posséder une autorité absolue sur :
la conscience ;
les choix ;
la culpabilité ;
le salut ;
les relations.
Le problème n’est pas la croyance elle-même.
Il réside dans l’utilisation de cette croyance pour supprimer la liberté psychologique.
La peur de quitter un groupe
Une personne peut craindre de perdre :
tous ses amis ;
sa communauté ;
son identité ;
ses certitudes ;
sa famille.
Sortir d’une emprise collective peut donc ressembler à perdre simultanément plusieurs dimensions de sa vie.
La reconstruction peut demander du temps.
Le travail
Une emprise peut également se développer dans certaines relations professionnelles.
Un supérieur peut alterner :
valorisation ;
humiliation ;
promesses ;
menaces.
La personne travaille toujours davantage pour retrouver la reconnaissance initiale.
Elle finit parfois par croire que son incapacité à satisfaire des exigences impossibles prouve son incompétence.
L’emprise numérique
Les technologies offrent de nouveaux moyens de contrôle.
Demandes permanentes de localisation.
Accès aux mots de passe.
Lecture des messages.
Contrôle des réseaux sociaux.
Obligation de répondre immédiatement.
Une relation n’a pas besoin d’être physiquement proche pour être continuellement surveillée.
« Si tu n’as rien à cacher… »
Cette phrase transforme la vie privée en preuve de culpabilité.
Mais avoir une intimité ne signifie pas nécessairement cacher une trahison.
Dans une relation saine, la confiance ne devrait pas exiger la disparition totale de toute frontière personnelle.
La jalousie n’est pas une preuve d’amour
« Il est jaloux parce qu’il m’aime. »
Une certaine jalousie peut apparaître dans une relation.
Mais le contrôle des vêtements, des amis, du téléphone ou des déplacements n’est pas rendu sain simplement parce qu’il est motivé par la peur de perdre l’autre.
L’émotion peut être compréhensible.
Le comportement reste à examiner séparément.
L’emprise et l’amour
L’une des difficultés les plus profondes est que la personne peut continuer à aimer celui ou celle qui la contrôle.
L’entourage pense parfois :
« Si elle comprenait vraiment, elle ne l’aimerait plus. »
Ce n’est pas nécessairement vrai.
Comprendre qu’une relation est destructrice n’efface pas automatiquement l’attachement.
Une personne peut aimer et décider malgré tout qu’elle ne peut plus rester.
Aimer ne crée pas une obligation de rester
Cette distinction est essentielle.
La fin d’une relation ne nécessite pas toujours :
« Je ne ressens plus rien. »
La personne peut encore aimer.
Et reconnaître :
« Cette relation me détruit. »
L’amour est une émotion et un lien.
Il n’est pas à lui seul un critère suffisant pour déterminer si une relation doit continuer.
Après la sortie
Quitter ne fait pas disparaître immédiatement les effets de l’emprise.
La personne peut continuer à se demander :
« Qu’est-ce qu’il penserait de cette décision ? »
Elle peut avoir peur alors qu’il n’est plus présent.
Douter de chaque choix.
Se sentir coupable.
Vouloir revenir.
La liberté extérieure peut revenir avant la liberté intérieure.
Réapprendre à décider
Après avoir longtemps demandé :
« Qu’est-ce que je dois faire pour éviter sa réaction ? »
une nouvelle question doit progressivement réapparaître :
« Qu’est-ce que je veux ? »
Elle peut sembler étonnamment difficile.
Choisir un vêtement.
Une sortie.
Un repas.
Un projet.
Les petites décisions peuvent participer à la reconstruction de l’autonomie.
Retrouver ses repères
La personne peut avoir besoin de reconstruire :
la confiance dans ses perceptions ;
ses relations ;
ses ressources ;
son autonomie financière ;
son identité ;
ses limites.
Le processus ne consiste pas simplement à comprendre intellectuellement :
« J’étais sous emprise. »
Il s’agit aussi de retrouver progressivement la capacité de se faire confiance.
La colère après coup
Une fois la peur diminuée, une colère importante peut apparaître.
Contre l’autre.
Mais également contre soi-même.
« Comment ai-je pu rester ? »
Cette colère envers soi mérite d’être examinée avec prudence.
La personne juge aujourd’hui ses décisions passées avec des informations, une distance et des ressources qu’elle ne possédait peut-être pas alors.
Se pardonner ?
Il n’est pas obligatoire d’utiliser ce mot.
Mais il peut être important de comprendre :
« J’ai fait ce que je pouvais avec les repères, les ressources et les contraintes que j’avais à ce moment-là. »
Comprendre ne signifie pas nier les erreurs éventuelles.
Cela permet simplement d’éviter de poursuivre intérieurement le travail de dévalorisation commencé par quelqu’un d’autre.
Le risque d’une nouvelle emprise
Après une relation d’emprise, certaines personnes craignent :
« Je vais forcément retomber dans la même situation. »
Ce n’est pas une fatalité.
Comprendre les mécanismes peut aider à repérer plus tôt certains comportements.
Mais il faut également éviter l’autre extrême :
considérer toute intensité ;
tout désaccord ;
toute demande ;
toute jalousie,
comme la preuve d’une future emprise.
Retrouver la confiance implique aussi apprendre à distinguer les situations.
Les « pervers narcissiques »
L’expression est extrêmement populaire dans le langage courant.
Elle est souvent utilisée pour désigner toute personne manipulatrice, égocentrique ou abusive.
Mais elle ne constitue pas un diagnostic permettant d’expliquer automatiquement une relation.
Pour comprendre une situation, il est généralement plus utile d’observer :
les comportements ;
le contrôle ;
les menaces ;
la dévalorisation ;
la peur ;
l’isolement ;
les conséquences sur la victime,
que de chercher à attribuer à distance une étiquette spectaculaire à l’autre personne.
Il n’est pas nécessaire de diagnostiquer l’auteur
Une personne n’a pas besoin de savoir :
« Quel trouble possède-t-il exactement ? »
pour reconnaître :
« Ce comportement est inacceptable et me fait du mal. »
Le diagnostic éventuel de l’autre ne détermine pas le droit de poser une limite ou de se protéger.
Comprendre n’est pas excuser
Une personne contrôlante peut avoir :
une histoire difficile ;
une peur de l’abandon ;
des traumatismes ;
des difficultés émotionnelles.
Ces éléments peuvent aider à comprendre certains mécanismes.
Ils ne donnent pas un droit à contrôler quelqu’un.
Une souffrance explique parfois un comportement. Elle ne transforme pas automatiquement ce comportement en comportement acceptable.
Quand demander de l’aide ?
Une aide extérieure peut être particulièrement importante lorsqu’une personne :
a peur de son partenaire ou d’un proche ;
ne peut plus prendre librement certaines décisions ;
est isolée ;
subit une surveillance importante ;
est menacée ;
doute continuellement de sa propre perception ;
dépend matériellement d’une personne qui utilise cette dépendance pour la contrôler ;
ou se sent incapable de quitter une situation qu’elle sait destructrice.
Selon le contexte, l’aide peut être :
psychologique ;
sociale ;
juridique ;
associative ;
médicale ;
ou liée à la protection et à la sécurité.
Lorsque la sécurité est menacée
Une situation comportant violence, menaces graves, séquestration, harcèlement ou danger pour la personne ou les enfants dépasse la simple question de compréhension psychologique.
La sécurité devient prioritaire.
La préparation d’une sortie peut demander un accompagnement adapté précisément parce que la rupture d’une relation de contrôle peut parfois augmenter temporairement le risque.
La psychothérapie
Un accompagnement psychothérapeutique peut notamment aider à travailler sur :
les conséquences traumatiques ;
la culpabilité ;
la honte ;
la confiance en soi ;
les limites ;
l’attachement ;
la peur ;
la reconstruction de l’autonomie.
Les méthodes utilisées appartiennent à la partie Psychothérapie et seront développées séparément.
À retenir
L’emprise psychologique n’est pas simplement une relation dans laquelle une personne possède un caractère plus fort que l’autre.
Elle correspond à une dynamique dans laquelle l’espace psychologique de l’un se réduit progressivement.
La personne peut finir par perdre :
ses relations ;
ses ressources ;
ses repères ;
sa confiance ;
sa liberté de décision.
Et c’est précisément cette diminution progressive de l’autonomie qui rend absurde la question :
« Pourquoi ne part-elle pas tout simplement ? »
Car partir exige justement les ressources que l’emprise a parfois passé des années à affaiblir.
Comprendre ce mécanisme ne signifie pas considérer la personne comme définitivement impuissante.
Au contraire.
La sortie commence souvent lorsque quelque chose redevient possible :
un doute ;
un contact extérieur ;
une information ;
une limite ;
une décision.
Puis une autre.
L’objectif n’est pas simplement de déplacer la personne d’une relation à une autre autorité qui décidera à sa place.
Il est de lui permettre de retrouver progressivement quelque chose que l’emprise avait précisément tenté de lui retirer :
le droit de croire ce qu’elle observe, de penser ce qu’elle pense, de vouloir ce qu’elle veut, de dire non, de changer d’avis et de décider à nouveau de sa propre vie.
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