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TOLÉRER L’INCERTITUDE — AVANCER SANS TOUT SAVOIR
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Nous aimerions souvent disposer de suffisamment d’informations pour savoir exactement ce qui va se passer avant de prendre une décision. Nous voudrions connaître les conséquences d’un choix professionnel, savoir si un projet réussira, si une relation durera, si une dépense sera rentable ou si l’occasion que nous refusons aujourd’hui se représentera demain. Pourtant, une grande partie des décisions importantes doivent être prises alors que certaines réponses n’existent pas encore.
L’incertitude n’est donc pas une anomalie que nous pourrions éliminer avec suffisamment d’organisation. Nous pouvons la réduire, nous informer, préparer plusieurs scénarios et protéger certaines décisions contre les risques les plus importants, mais nous ne pouvons pas transformer l’avenir en certitude.
Tolérer l’incertitude consiste à obtenir suffisamment d’informations pour décider raisonnablement, puis accepter qu’une partie de la réalité ne se révélera qu’après avoir commencé à avancer.
Distinguer ce que nous ignorons de ce qui est réellement imprévisible
Toutes les incertitudes ne sont pas de même nature. Certaines existent simplement parce que nous n’avons pas encore recherché une information disponible. Nous ignorons le coût d’une démarche, les conditions d’un contrat ou les compétences nécessaires à un projet : ces éléments peuvent souvent être vérifiés.
D’autres informations ne peuvent pas être connues avec certitude au moment où nous devons décider. Nous pouvons étudier un marché sans savoir exactement comment il évoluera, préparer soigneusement un projet sans connaître l’accueil qu’il recevra ou apprendre à connaître une personne sans pouvoir prévoir tous ses choix futurs.
Cette distinction évite deux erreurs. La première consiste à appeler « incertitude » ce qui relève simplement d’un manque de préparation. La seconde consiste à poursuivre indéfiniment les recherches pour obtenir une certitude qui n’existe pas.
La bonne question devient alors : cette information peut-elle raisonnablement être obtenue avant de décider, ou est-ce précisément l’expérience qui me donnera la réponse ?
Chercher suffisamment d’informations, pas toutes les informations
Plus un choix est important, plus il mérite d’être étudié. Mais la quantité d’informations disponibles peut être presque infinie, notamment lorsque nous pouvons continuellement rechercher de nouveaux avis, témoignages, études ou comparaisons.
À partir d’un certain point, les nouvelles informations n’améliorent plus réellement la décision. Elles ajoutent parfois seulement de nouvelles nuances, de nouvelles exceptions ou de nouvelles possibilités à examiner.
Nous avons donc besoin d’un seuil suffisant plutôt que d’une connaissance totale. Les éléments essentiels sont-ils connus ? Les principaux risques ont-ils été identifiés ? Avons-nous compris les conséquences les plus importantes et vérifié les informations critiques ?
Lorsque la réponse est oui, continuer à chercher peut devenir une manière de reporter le moment où nous devrons finalement choisir.
Adapter le niveau de certitude à l’importance de la décision
Toutes les décisions ne méritent pas la même quantité d’analyse. Une décision facilement réversible peut être testée avec relativement peu d’informations. Une décision qui engage beaucoup d’argent, plusieurs années ou possède des conséquences difficiles à réparer mérite davantage de vérifications.
Cette proportion est essentielle. Nous pouvons perdre énormément de temps à sécuriser des décisions mineures tout en prenant parfois trop rapidement des décisions majeures.
La réversibilité constitue un critère particulièrement utile. Si nous pouvons essayer pendant quelques semaines puis revenir en arrière avec peu de conséquences, l’expérimentation peut fournir davantage d’informations qu’une longue réflexion théorique.
Lorsque le choix est difficilement réversible, nous pouvons au contraire ralentir, consulter davantage de sources et envisager plusieurs scénarios avant d’agir.
Tolérer l’incertitude ne signifie donc pas décider imprudemment. Cela signifie accepter le niveau d’incertitude qui reste après une préparation proportionnée à l’enjeu.
Utiliser les scénarios sans essayer de prédire parfaitement l’avenir
Lorsque plusieurs futurs sont possibles, nous pouvons les envisager sans prétendre savoir lequel se produira. Que ferions-nous si les choses se passent très bien ? Si elles évoluent de manière moyenne ? Si une difficulté importante apparaît ?
Les scénarios sont utiles lorsqu’ils nous aident à préparer des réponses. Ils deviennent beaucoup moins utiles lorsque nous essayons de prévoir chaque détail de chaque possibilité.
Nous pouvons également identifier les éléments qui resteraient pertinents dans plusieurs scénarios. Une compétence, une réserve financière, une solution alternative ou une organisation souple peuvent être utiles quelle que soit l’évolution exacte de la situation.
Préparer plusieurs possibilités ne supprime pas l’incertitude. Cela augmente notre capacité à y répondre.
Nous remplaçons alors la question impossible « comment être certain de ce qui va arriver ? » par une question beaucoup plus utile : si la réalité diffère de mes prévisions, quelles possibilités me resteront ?
Accepter que certaines réponses arrivent après l’action
Certains problèmes ne peuvent pas être résolus uniquement par la réflexion. Nous pouvons nous demander pendant des mois si une activité nous conviendra, mais quelques semaines de pratique peuvent fournir davantage d’informations que toutes nos hypothèses.
L’action produit des données. Un premier essai révèle une difficulté, une réaction extérieure, une compétence manquante ou au contraire une possibilité que nous n’avions pas imaginée.
Cela ne signifie pas qu’il faut agir avant de réfléchir. Il faut plutôt reconnaître le moment où la réflexion a fourni tout ce qu’elle pouvait fournir sans expérience supplémentaire.
Une petite action réversible peut alors devenir un outil de connaissance. Tester, observer et ajuster permet parfois de progresser sans devoir prendre immédiatement un engagement définitif.
Ainsi, nous n’avons pas toujours besoin de connaître toute la route avant de commencer. Nous avons parfois seulement besoin de connaître suffisamment le prochain tronçon pour pouvoir l’emprunter.
Ne pas confondre inquiétude et préparation
Penser continuellement à ce qui pourrait mal se passer peut donner l’impression que nous préparons l’avenir. Pourtant, une inquiétude répétée qui ne produit aucune décision ni aucune action supplémentaire ne réduit généralement pas l’incertitude.
Une préparation utile débouche sur quelque chose : vérifier une information, constituer une réserve, prévoir une alternative, demander un avis, modifier un contrat, acquérir une compétence ou décider à l’avance de la manière dont nous réagirons dans certaines circonstances.
Lorsque nous avons effectué ce qui dépend raisonnablement de nous, continuer à parcourir mentalement les mêmes scénarios n’ajoute plus nécessairement de protection.
Nous pouvons alors nous demander : y a-t-il encore quelque chose de concret que je peux faire avec cette inquiétude ? Si oui, nous pouvons agir. Si non, nous rencontrons précisément la partie de l’incertitude qu’il faut apprendre à tolérer.
Construire sa confiance dans sa capacité à répondre
Nous cherchons parfois la certitude parce que nous pensons devoir garantir que rien ne se passera mal. Une autre forme de sécurité peut pourtant être construite : la confiance dans notre capacité à réagir lorsque quelque chose change.
Nous avons probablement déjà traversé des situations que nous n’avions pas prévues. Nous avons appris, demandé de l’aide, modifié nos plans ou trouvé une solution qui n’existait pas au départ.
Cette expérience ne garantit pas que nous pourrons résoudre tous les problèmes futurs. Elle rappelle simplement que nous n’avons pas besoin de disposer aujourd’hui de toutes les réponses aux situations qui n’existent pas encore.
Une partie de la confiance peut donc passer de la prédiction à l’adaptation : je ne sais pas exactement ce qui arrivera, mais je sais que je pourrai observer la situation et décider de la suite avec les informations dont je disposerai alors.
Savoir attendre lorsque l’information dépend du temps
Avancer dans l’incertitude ne signifie pas toujours agir immédiatement. Certaines réponses ne peuvent apparaître qu’avec le temps.
Nous pouvons avoir effectué une démarche et devoir attendre une réponse. Un projet peut avoir besoin de plusieurs semaines avant de produire des résultats suffisamment significatifs pour être évalués. Une situation nouvelle peut nécessiter une période d’observation avant qu’une décision supplémentaire soit justifiée.
Dans ces cas, multiplier les actions uniquement pour ne pas rester dans l’incertitude peut créer de nouveaux problèmes. Il faut parfois laisser suffisamment de temps à la réalité pour fournir l’information attendue.
Cette attente peut rester active : nous poursuivons ce qui peut l’être, préparons certaines alternatives ou fixons un moment auquel nous réexaminerons la situation. Mais nous n’essayons pas de fabriquer une réponse avant que les éléments nécessaires existent.
Vivre sans transformer tout l’avenir en problème à résoudre aujourd’hui
L’anticipation est une capacité précieuse. Elle permet de préparer des projets, éviter certaines difficultés et construire progressivement ce que nous voulons. Mais elle peut devenir envahissante lorsque chaque possibilité future est traitée comme un problème actuel.
Nous n’avons pas besoin aujourd’hui de résoudre toutes les difficultés qui pourraient éventuellement apparaître dans plusieurs années. Certaines ne se produiront jamais ; d’autres arriveront dans des conditions différentes de celles que nous imaginons maintenant.
Préparer l’avenir ne demande donc pas de vivre continuellement dans l’avenir. Nous pouvons prendre les décisions nécessaires aujourd’hui, conserver certaines marges et laisser les prochaines décisions au moment où nous disposerons de davantage d’informations.
Tolérer l’incertitude permet ainsi de continuer à construire sans exiger de la vie qu’elle nous fournisse à l’avance toutes les réponses.
À retenir
Tolérer l’incertitude ne signifie ni agir au hasard ni renoncer à se préparer. Il s’agit de distinguer ce qui peut être vérifié de ce qui reste réellement imprévisible, puis d’adapter notre niveau de préparation à l’importance et à la réversibilité de la décision.
Les scénarios, les marges de sécurité et les solutions alternatives peuvent réduire certains risques sans supprimer l’incertitude. Dans de nombreuses situations, l’action elle-même fournit ensuite les informations qui manquaient.
Certaines réponses demandent également du temps. Continuer à réfléchir ou à agir ne permet pas toujours de les obtenir plus rapidement.
Avancer sans tout savoir, ce n’est pas renoncer à comprendre. C’est savoir jusqu’où nous devons chercher avant de décider, puis accepter que la suite du chemin nous apprendra nécessairement une partie de ce que nous ne pouvions pas savoir au départ.
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